Voiski, aka Luc Kheradmand de sa civilité, ou moitié de Kartei avec Crysta Patterson pour les archives, fait partie de ces producteurs qui ont fomenté au fil des dix dernières années, le paysage sonore, romantique et bouillant d’une « touche » bien « française ». À ne surtout pas confondre avec les pépères de la génération d’avant. Mais. Voiski, ou la preuve qu’une techno excitante, introspective et cultuelle, à l’image de celles de Legowelt ou encore Delta Funktionen, peut être une réponse évidente au besoin d’une génération. Une techno sensible, oui oui, et presque borderline. Voiski est une virée en Cadillac Allanté dans une ville de bord de mer où les lumières chaudes inondent les coeurs, et où le vent frais prend sans prévenir à la gorge.

On le retrouve, Voiski, ce soir vendredi 14 septembre, à l’occasion de la release party très attendue, du tout premier disque Vernacular  Records, à La Station-Gare des Mines. Pour quoi ? Pas enfiler des perles. Clairement. Mais pour un set qu’on attend cosmique, contemplatif, et ardent.

Quand tu dois te présenter à quelqu’un que tu ne connais pas au beau milieu de la nuit, c’est quoi la première chose que tu dis ?

« Hey I m Luc, nice to meet you ».

Un track parfait pour te présenter ? 

Peut-être Ad infinitum pour le développement de sa mélodie en ascension perpétuelle et son jeu de percussion en tension.
 

Pourquoi VOISKI ?

Ça veut dire « soldats » en Bulgare. Je ne suis pas bulgare pour un sou et je n’ai pas d’affinité particulière pour l’armée où quoi que ce soit, j’ai choisi ce nom très jeune principalement pour sa sonorité plus que pour son sens. Je n’ai compris qu’un peu plus tard l’importance des noms et des titres en général. Surtout pour de la musique, sans parole, comme la techno.

Comment et pourquoi on choisit un nom de scène ?

Les pseudonymes et les titres sont de rares endroits où peuvent s’injecter le sens et le discours. Aujourd’hui trouver les titres de mes disques me prend des journées entières. J’y consacre parfois plus de temps qu’à la composition du morceau en lui même. Certains de mes noms de scènes me sont apparus après plusieurs semaines de recherches. 

Tu viens d’où ? Tu te souviens de ta première virée en club, pas en tant que dj mais en tant que public ? 

J’ai grandi dans le 20eme à Paris, puis à Ivry où je vis toujours. Ma première virée ? Ça n’était pas en club mais une sorte de grosse rave de closing de la technoparade 1999 à Paris, sur la pelouse de Reuilly. C’était invraisemblable. Des camions chargés de sound system crachaient des kilowatts de bass à répétition. C’était fort et puissant, physique et intense. 

Le truc que tu n’oublieras jamais de ce soir là ? 

Le set de Carl Cox ce soir là, c’était sa bonne époque, où il jouait de la techno dure et rapide. Avec un brin d’émotion et de couleur. Je me suis beaucoup construit autours de ce contraste. Aujourd’hui encore je joue majoritairement des disques de cette époque et je nourris mes productions de ces éléments paradoxaux.

Une nuit parfaite, pour toi, c’est quoi ?

Je n’en ai pas connues, et à vrai dire si je le savais j’en aurais fini avec la nuit. 

Ça tient à quoi ?

Atteindre la perfection, quel que soit le domaine, c’est très compliqué. ça me fait penser à Bill Murray dans « Un Jour Sans Fin » bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait effectué sa journée parfaite. Des chercheurs ont estimés qu’il lui aurait fallu 34 ans avant que la prise de conscience s’accomplisse et qu’il puisse donner un sens à sa vie pour sortir de sa boucle.

T’as commencé quand à jouer exactement ? 

Dans les années 2005, 2006 dans des bars sordides ou des teufs dans les champs qui tournaient mal…

Tu te souviens de ton tout premier dj set ? 

Je ne me souviens pas vraiment de mon premier dj set, ça doit surement remonter à des boums du lycée… Mais mon premier live je m’en souviens bien, c’était en 2007 avec mon groupe techno-pop Kartei, dans un squat à Zurich.

« Les jeunes dans 20 ans danseront sûrement d’une manière étrange sur une musique subversive qui suscitera l’aversion de notre génération »

Ils avaient un sound system massif, et j’avais l’impression que l’espace entier se compressait dès que je lâchais un kick drum. Les murs tremblaient, l’air devenait solide, le vide devenait compact, toute cette puissance au bout d’un seul doigt… c’était très bizarre ! J’ai longtemps espéré retrouver cette sensation mais cela ne s’est jamais reproduit. C’était peut-être juste l’enivrement de la première fois. Mais sur le coup ça m’avait renversé…

C’est quoi ta dernière GROSSE GROSSE découverte récente en matière de musique ?

L’orgue et les chants d’église. La ferveur en musique c’est intense ! 

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique, d’ailleurs, aujourd’hui que tu la joues ?

Pour la techno oui, je suis plus impatient, j’écoute les disques de techno en suivant leur structure type stéréotypée donc en zappant au quart, puis moitié, puis trois quart. Pour les autres genres musicaux pas vraiment.

Tu te qualifierais de gross fêtard, hormis le fait que tu joues ? 

C’était plutôt avant. J’ai tendance à arriver juste à l’heure pour mon set car j’essaie toujours de dormir un peu avant, mais il arrive encore de me faire embarquer dans le reste de la soirée et que je m’y attarde plus longtemps que prévu, au fil des rencontres, de l’ambiance. Il y a certaines soirées, certains lieux, qu’on a du mal à quitter. Le soir où j’ai rencontré dj Kosme on a terminé en dansant la chenille ! 

Y’a un truc, de la façon qu’avaient les gens de faire la fête avant, qui te manque, ou que t’aimerais retrouver, une nostalgie particulière ?

Je ne sais pas, je dirais qu’il y a une pratique de la fête techno un peu différente du fait de sa banalisation, qui a entraîné une banalisation de la drogue au détriment de la musique. Sans généraliser, ca m’est arrivé de jouer dans des soirées ou la musique avait l’air d’être vraiment secondaire. C’est dommage.

Penses tu qu’on peut faire de la politique avec son son ? Et à contrario, tu penses qu’on peut faire du son sans que ce ne soit jamais politique ?

Je pense que l’on peut faire de la politique avec tout. C’est comme l’art, si vous dites que c’est de l’art alors cela en est. Il y aura toujours des gens pour qui tout sera politique et vice versa. Mais tout sujet porte en lui une politique qui dort, ou pas. 

C’est quoi le truc super important qui a changé entre toi à tes débuts, et toi aujourd’hui ? 

Ma technique du son a beaucoup évolué, en rencontrant d’autres artistes, échangeant des tips de connaisseurs. C’est très enrichissant. Mais en même temps j’ai l’impression d’avoir perdu l’innocence du débutant. C’est impossible de retrouver la folie de cette période où je bidouillais sans trop savoir ce que je faisais.  

Tu les vois sortir comment les jeunes dans 20 ans ? 

Ils danseront surement d’une manière totalement étrange sur une musique subversive qui suscitera l’aversion et l’indignation de notre génération (à l’image de l’incompréhension qu’a inspiré la techno sur celle de nos parents); peut-être qu’ils relanceront la danse en duo, avec des mouvements chorégraphiques très élaborés. C’est ce que je leur souhaite d’ailleurs. 

On te verra toujours sur scène d’après toi ou t’auras raccroché ? 

Comme disait Jeff Mills dans la dernière édition de Borshch Magazine, il arrivera un moment où les jeunes de 20 ans trouveront étrange et gênant, socialement, d’être le public de djs de 70 ans.