Toi qui aimes la fête déviante d’aujourd’hui, toi qui te pares de milles atouts quand vient la nuit, sais-tu qu’il y a deux siècles, tu aurais tout autant trouvé ta place ? Les soirées costumées parisiennes du 19e siècle ont totalement bouleversé le monde de la nuit. De la préparation de la fête jusqu’à l’after, découvrez comment nos ancêtres se la mettaient.

A l’expo Les Nuits Parisiennes de l’Hôtel de Ville, on s’est rendus compte que la fête a toujours été, et sera toujours, transgressive. Via l’aide des témoignages de ces « teuffeurs » de l’époque nous avons eu envie de comparer  nos fêtes sauvages d’aujourd’hui à ces bals travestis du 19e siècle. Époque où, la nuit tombée, les codes étaient déjà piétinés.
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La préparation : le choix crucial du costume

Les jours qui précèdent le bal sont occupés par la quête d’un costume. Cette question dépend du type de bal que l’on a décidé de fréquenter. Ça peut-être par exemple un bal masqué qui n’est pas costumé. En ce cas, on a affaire à un bal « paré et masqué ». Les hommes doivent porter l’habit de soirée,  éventuellement un nez postiche. Pour les femmes, il s’agit plutôt de porter un masque et un domino. Le bal peut aussi être costumé et masqué, sans que le costume ne soit obligatoire pour tout le monde.

On voit l’usage du thème en soirée apparaître dans la seconde moitié du 19e siècle. « Bal des Jeux », « Bal de la Mer », « Bal Louis XV »…

Pour les plus aisés, il est d’usage de se faire fabriquer ses propres costumes, soit sur modèle en présentant des gravures au couturier, soit sur proposition direct des couturiers, en parallèle avec l’apparition de la Haute Couture orchestrée par Charles Frederick Worth vers 1860.

Costume de Worth - dessin de Charles Pilatte

Costume de Worth – dessin de Charles Pilatte

Il est également possible d’acheter des costumes lors de ventes organisées par certains théâtres. Ils sont beaucoup moins chers, mais moins originaux (beaucoup de Pierrots).

« Nous n’avons vu que très peu de costumes d’hommes valant la peine d’être décrits. Presque tous étaient semblables, et provenaient d’une grande vente faite dernièrement par l’opéra. Ce n’était guère que seigneurs castillans, trouvères abricots et pécheurs napolitains. Ces derniers surtout étaient en nombre absurde et tous pareils ! » –  article de presse à propos du bal de l’opéra de la veille, 18 décembre 1871.

La fripe ou la location sont aussi des solutions.

Les masques, de leur côté, sont l’objet d’un commerce spécifique. Les deux premiers tiers du 19e siècle n’y placent pas une grande inventivité. Ce sont de simples loups en papier mâché ou en soie. Ils présentent parfois des mécanismes assez complexes permettant de modifier la voix, afin de renforcer le caractère anonyme du déguisement. Ils sont souvent munis d’un nez imposant. Sous la 3e République apparaissent des masques d’actualité politique. Le marchand de masque devient alors une figure de l’imaginaire social.

Le before : l’errance entre amis

Le soir-même du bal, il faut attendre. Ce divertissement est, pour l’époque, fort tardif. Il ne commence en effet qu’à 22 heures, voire à minuit. L’attente du bal masqué est un véritable passage obligé. Elle prend la forme d’une errance entre amis, de cafés en cafés. C’est une sorte de déambulation festive dans Paris, plus ou moins enivrée. 

Il y a aussi ceux qui attendent seuls le bal : « Cette individualité, qu’on retrouve sous plusieurs costumes, se montre même sous l’habit de Pierrot, bien que le Pierrot ait l’habitude de vivre en compagnie. Le masque solitaire semble un reclus au milieu du monde. Le matin du mardi gras il se costume, rôde dans son quartier et reçoit avec flegme les allocution bruyantes des moutards de l’arrondissement. À deux heures, le masque solitaire prend un cabriolet de place, et il parcourt la ligne de boulevards. A minuit, il entre au bal masqué, se mêle au galop et danse seul. Après le bal, il soupe en tête-à-tête avec lui-même ; quand le garçon du restaurant lui demande combien il faut de couverts, il n’a pas l’air de comprendre qu’on puisse jamais se mettre plus d’un à la même table. C’est ce qui a valu à cette individualité le surnom de soliphage. » – extrait des Physiologies Parisiennes, 1850

En plus de te faire passer pour quelqu’un de bizarre, le fait de faire tes apéros tout seul pouvait aussi se révéler compromettant pour le reste de ta soirée : « Les soirs de bal masqués, le boulevard commence à prendre un air de fête dès dix heures du soir ». À cette illumination joyeuse, une foule de braves parisiens, qui jusqu’alors n’ont jamais mis le pied dans un bal masqué, sentent naître au  fond du cœur un extrême désir d’aller prendre part à une fête qui se révèle à leurs yeux par des dehors si éblouissants !

"Elle est où l'after ?"

« Il est où l’after ? » – dessin de Gavarni

Aussitôt, saisi d’une espèce de vertige, notre homme, complètement marié, oublie la mortelle inquiétude dans laquelle il va plonger femme, enfants et portière : lui aussi veut aller au bal. Mais ce n’est rien que de jeter son bonnet de coton d’homme marié et rangé par-dessus les moulin ; il faut encore attendre l’heure solennelle de minuit, et c’est là le plus difficile. Cent vingt mortelles minutes doivent parcourir leur route sur le cadran solaire de l’éternité avant que l’on puisse entrer dans le sanctuaire. Le Parisien se voit obligé ou de renoncer à son plan voluptueux, et de rentrer chez lui en maudissant M. Musard qui ne fait les honneurs de son salon qu’à minuit précis, ou d’entrer dans un café pour se placer en tête-à-tête d’un verre d’eau sucrée, toujours pour se monter l’imagination. Pendant le premier quart d’heure, notre bourgeois lit Le Messager, durant le second quart d’heure il relit Le Messager, quand commence le troisième quart d’heure, il est parti, ou il dort sur la table de marbre jusqu’à quatre heures du matin. Du reste, il a l’agrément quelquefois de rêver qu’il est au bal. » – Paris au Bal, Louis Huart, 1845

Il valait donc mieux de ne pas être seul pour attendre le bal. Beaucoup de restaurants et de cafés obtiennent ainsi à l’époque l’autorisation de rester ouverts toute la nuit. D’autres prennent même le parti d’ouvrir à quatre heures du matin pour pouvoir accueillir les fêtards qui sortent du bal. C’est la naissance des afters, qui ont lieu, pour la plupart, sur les Grands Boulevards.

Ce développement des lieux de la nuit s’inscrit dans un changement d’échelle de ces fêtes travesties qui se muent en divertissement de masse, soutenu par la publicité. À partir de 1870 apparaissent ainsi les voitures « réclame », à l’instigation du propriétaire de la Salle Valentino. Celles-ci promènent dans Paris des individus costumés et travestis chargés d’annoncer les fêtes qui auront lieu dans sa salle.

Une fois l’attente surmontée, la nuit de fête s’ouvre.

La fête : jusqu’à parfois 7000 convives

Au cours du 19e siècle, de nombreux théâtres parisiens s’engouffrent dans cette vogue et décident eux aussi d’organiser des bals masqués et costumés. C’est le cas du bal de l’Opéra Comique qui s’arroge ce droit et du théâtre du Châtelet qui en organise également. Tout comme la Salle Ventadour qui deviendra le théâtre de la Renaissance mais aussi du théâtre de la porte Saint Martin. Les espaces publics de ces nuits masquées se démultiplient avec l’ouverture de cafés théâtre, de cabarets, du Moulin Rouge…

Orchestré et imaginé par Philippe Musard à partir de 1837, le bal travesti attire longtemps des foules considérables, entre 2000 et 4000 personnes, parfois 7000.

Témoignage d’un teuffeur de l’époque : « Les orgiaques du romantisme se donnaient rendez-vous pour la valse éperdue et pour le galop infernal. Les folies raisonnables d’aujourd’hui sont des descentes du Père Lachaise si on les compare aux folies abracadabrantes que conduisait Musard avec ses violons endiablés. C’était la bourrasque, c’était l’orage, c’était la tempête… La ronde des sorcières, la révolte des Titans ou les éruptions du Vésuve donnent à peine idée de ces emportements vertigineux. »

« Il fut intrigué par un domino beurre frais ; il maniait l’épigramme avec art, et lardait l’homme de plume aux défauts de la cuirasse »

Témoignage de la police sur la même soirée : « Il est à regretter que la commission de surveillance instituée auprès de l’académie royale de musique ne se soit pas opposée à ce bal et que cet établissement ait été le théâtre de danses obscènes de la plus profonde immoralité sans que les auteurs aient pu être arrêté en raison de l’affluence qui encombrait la salle de l’opéra. »

Le jeu de l’intrigue est au cœur du bal masqué, c’est ce qui le différencie du simple bal. Il s’agit de « jouer à l’inconnu » avec des gens que l’on connaît. On va ainsi dévoiler la vie de son interlocuteur, tout en essayant de conserver son anonymat. L’intrigue peut avoir pour viser de séduire, mais ce n’est pas son objectif principal. Elle permet à l’époque de libérer la parole, mais va parfois un peu trop loin : « Il fut intrigué par un domino beurre frais ; il maniait l’épigramme avec art, et lardait l’homme de plume aux défauts de la cuirasse. Un symptôme trahit l’émotion profonde produite par l’apparition du domino. M. Romieu perdit l’appétit pendant toute une semaine. À un second bal, il revit l’inconnue et obtint la faveur ed baiser sa main blanche. À un troisième bal, le domino voulut bien accepter une bavaroise, qu’il prit sans lever même la barbe de son masque. Au quatrième bal, l’inconnue, vivement sollicitée par l’homme de lettres, qui ne parlait rien moins que d’aller coucher chez Pluton, voulut bien souper chez Véry. Enfin l’heure du dénouement arrive… le soupirant tombe aux genoux du domino : il lui offre sa main, sa fortune, ses vaudevilles : dans ces moments-là, qu’est ce qu’on n’offre pas ? … Il le conjure de montrer ses traits angéliques. Le masque tombe, et M. Romieu reconnait Ferdinand Langlé, son ami, son collaborateur. La victime bouda plus d’un mois son confrère. » – extrait du Débardeur, par Maurice Alhoy.

La nuit de fête est le temps privilégié de la séduction hors des conventions conjugales, et souvent hors des normes hétérosexuelles. Tous les chroniqueurs et témoignages s’accordent pour le dire : les combinaisons de bal masqué sont plus avantageuses pour les amants que pour les mariés, pour les maitresses que pour les femmes.

Amitié sans retenue de deux jeunes femmes - dessin de Gavarni

Amitié sans retenue de deux jeunes femmes – dessin de Gavarni

Évidemment, ces lieux très déviants pour l’époque, font l’objet de surveillance, comme en témoigne cet extrait de  rapport de police de 1871, qui s’apparente à un véritable dégif : « Les gens costumés représentaient une moyenne de 50 %. Les autres, vêtus de l’habit noir, dansaient peu mais se promenaient avec les femmes et se tenaient dans les buvettes. Ces gens  qui dépensaient quelque argent ne semblaient pas prendre beaucoup de plaisir au bal malgré l’entraînement de l’orchestre et des danses. On voyait qu’ils n’étaient venus que pour chercher des liaisons faciles; aussi ne restaient-ils pas longtemps et quittaient-ils le bal dès qu’ils avaient trouvé des femmes à leur gré. Dans quelques groupes, on parlait des questions à l’ordre du jour et celles qui paraissaient le plus le plus préoccuper les esprits était la question du retour de l’assemblée à  Paris. On a remarqué plusieurs individus qui cherchaient à racoler des jeunes gens au profit de pédérastes. L’un d’eux dont le costume et les allusions soulevaient le dégoût a été expulsé de la salle. Dans le courant de la soirée, un Anglais a échangé quelques coups de poing avec un Français qui avait parait-il lancé quelques mots galants à la femme qui accompagnait cet étranger. »

Le sensationnel s’invite dans ces bals masqués parce que le travestissement est indissociable du dévoilement des corps des femmes. Le costume est, d’une certaine manière, la voie la plus tolérée pour se dénuder. Apparition du maillot, qui donne aux observateurs la sensation que la femme est nue.

Ces soirées sont de plus en plus mises en scène, avec l’apparition des « tableaux vivants ». Les organisateurs ne reculent devant rien pour attirer le public.

L’after : pour enterrer la nuit

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PHILIPPE

Au matin d’un bal costumé du théâtre de la Porte Saint Martin 

« Je suis revenu ce matin, à huit heures. On dansait encore. Des marchandes commençaient à se montrer en papillotes, sur la porte de leurs magasins. Des boutiques n’étaient qu’entrouvertes. Les étalages se voyaient encore couverts de serge verte. Aux portes des restaurants, on chargeait dans des tombereaux les écailles d’huître. En bas de la Maison d’Or, un chiffonier ramassait les citrons jetés. On enterrait la nuit. Il se levait par le froid un jour magnifique d’hiver, et dans le bout des rues encore toutes bleues de vapeur, dans ce ciel pâle et déjà brillant, dans ces pans de mur éclairés, dans ces fenêtres où le réveil éclatait, dans ce lever de lumière, dans ce ciel blanc tout balayé, comme une limpide aquarelle, de rose et de bleu, il me semblait voir se fondre va vision de la nuit : ces femmes, ces robes, ces bas… les rubans du carnaval »