La prise de risque et la passion, qui frôle l’obsession. Autant dire que Madben porte bien son nom. Des premières claques de la fin des années 1990 sur un dancefloor belge à l’écume des bars lillois, c’est après un set du grandiose Jeff Mills que Benjamin Leclerc s’essaie à caler deux disques ensemble. Puis c’est la monomanie. Rien que ça. Et naissait alors l’un des djs les plus douées de sa génération montante.

Madben c’est un peu la force tranquille. Le mec discret qui s’impose pas comme ça pour rien. Mais qui dégomme des pistes de danse et retourne des clubs d’une techno fraîche et lunaire, quand les spots s’éteignent et se rallument au rythme du coeur des danseurs. Porteur dans la dé-construction, du travail des anciens, Madben apporte de la fraîcheur et de la finesse dans le paysage techno. Pas pour rien que Frequence(s), son dernier album, sorti chez Astropolis, a été accueilli et acclamé par la critique. Un esprit plus rave, des risques à gogo et beaucoup de points marqués, à croire que le bon élève est en train de dépasser les maîtres…

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Avant de fouler l’Astroflor, samedi 7 juillet la 24e édition du festival Astropolis à Brest, au côté de pointures tels que Laurent Garnier, Modeselektor ou encore Otto Von Schirach, Madben a accepté de nous raconter sa découverte des dancefloors, sa passion pour le mix et la transition du monde de la nuit sur les Internets.

Quand tu dois te présenter à quelqu’un que tu ne connais pas au beau milieu de la nuit, c’est quoi la première chose que tu balances ?

En général lorsque je ne connais pas la personne, c’est un truc du genre « Salut, Ben, enchanté ! »

Et quand c’est le petit matin ?

Au petit matin d’une teuf on ne se présente plus trop si ? haha

Un track pour te présenter ?

Pas facile en un seul morceau, mais je dirais : Danse Noire – Madben

À choisir, tu préfères la nuit ou le matin ?

La nuit, définitivement, et pas seulement en raison de mes activités nocturnes

Madben ça vient d’où ? Comment on choisit un nom de scène ?

À la fin des années 90’s, avec ma bande de potes, nous prenions nos premières claques sur un dancefloor, au son d’une grosse techno en Belgique. Nous avons alors décidé de créer une association pour organiser quelques soirées techno à Lille, dans le nord de la France. Tout le monde devait trouver un pseudo un peu décalé, j’ai alors choisi Madben, et depuis je l’ai toujours gardé !

Benjamin, tu viens de Lille du coup ? Tu te souviens de tes premières fêtes ?

Oui, je viens de la région lilloise. Mes premières vraies fêtes techno, en tant que public, je les ai passées au Fuse à Bruxelles, dans des warehouse du côté de Gand, Anvers, Courtrai ou encore dans quelques spots bien cool dans le Nord de la France. A l’époque, cette musique était une petite révolution pour moi… je me suis pris une grosse claque en découvrant des artistes comme Jeff Mills, Dave Clarke, Green Velvet, Laurent Garnier !

« Il n’était pas possible de prendre de photos avec son téléphone une fois sur place, tout simplement car la technologie ne le permettait pas »

L’esprit qui régnait dans ces soirées était complètement dingue, on y allait toujours à une bonne dizaine de potes et ça terminait souvent très tard le lendemain matin/midi. J’aimais beaucoup le fait que la prog de ses soirées soit tout en progression… ça démarrait plutôt house, deep, groovy et ça terminait en grosse techno à 145 bpm, voire plus. Il y avait une sorte de déroulé à respecter dans l’ordre musical, ce qui s’est plutôt perdu aujourd’hui.

C’était quoi le truc à l’époque, qui rendait ces fêtes inoubliables ?

Tout d’abord, je dirais la nouveauté ! Nous étions en mode « découverte totale ». D’ailleurs la Belgique était vraiment en avance sur le Nord de la France à l’époque. Il fallait vite avoir ton permis de conduire pour aller faire la fête les weekends et y découvrir de nouveaux artistes à chaque soirée. Je l’ai d’ailleurs passé dès mes 18 ans !

Il y avait aussi le truc cool de chercher les bonnes soirées… à l’époque pas de facebook ni de réseaux sociaux… on allait à la pêche aux flyers et aux bons plans chez les disquaires lillois et de la frontière Belge. Personne ne te teasait les soirées à coup de photos et de vidéos… tu te faisais ta propre expérience en arrivant à la soirée en question. D’ailleurs il n’était pas possible de prendre de photos avec son téléphone une fois sur place, tout simplement car la technologie ne le permettait pas… donc tout le monde était dans la teuf, connecté, sans scotcher sur son téléphone !

C’est à ce moment là que t’as commencé à jouer ?

Je pense que c’est après un set de Jeff Mills à Gand : je me suis dit « merde il faut vraiment que j’essaie de caler deux vinyles ensemble ». J’étais fasciné par sa musique à la fois mentale et super groovy, mais également par sa technique qui avait le don d’électriser le public.

« Je me souviens des t-shirt smileys fluos qu’ils portaient, et de leurs disques vinyles de la même couleur qui scandaient « Aciiiiiiiid » à fond de balle »

J’ai donc commencé à mettre de l’argent de côté en bossant l’été pendant mes années étudiantes… puis j’ai acheté mes premiers disques que je m’empressais d’aller jouer chez mes potes qui avaient des platines ! J’ai travaillé de nouveau jusqu’à réussir à acheter ma première paire de Technics mk2 (que j’ai toujours aujourd’hui !), ma première table de mixage et mes premières enceintes. Je pense qu’à partir de ce moment là, je suis devenu à moitié autiste haha : je ne quittais plus mon studio d’étudiant, je séchais les cours pour m’entrainer, bref c’était devenu obsessionnel. Il fallait à tout prix que j’arrive à mixer ! Je pense que ça a dû me prendre au minimum une bonne année avant d’être satisfait de mes premiers enchainements de vinyles.

On se souvient d’un tout premier dj set ? Tu en gardes quoi toi ?

Je me souviens plus d’une période que d’un tout premier dj set en public. Avec mon association on organisait des soirées dans des bars musicaux lillois, puis dans le seul club de la ville qui nous permettait de jouer une techno underground : le Kiosk. Je me souviens parfaitement de toutes les soirées qu’on a passé là-bas, j’ai eu la chance d’y inviter des artistes comme Deetron, Oliver Ho, Mark Williams, Kr !z… et d’ouvrir ou de clôturer après eux. C’était le pied de pouvoir s’exprimer derrière les platines devant 200/300 personnes.

Si tu devais revenir en arrière sur ce jour là tu…

Je referais exactement la même chose ! À la seule différence que j’aurais peut-être appris à composer dès cette époque, plutôt que d’attendre dix ans après !

Ton meilleur souvenir de set c’était quoi ?

Impossible de te répondre, j’en ai tellement !

Tes premiers amours musicaux, c’était pas du tout techno si je ne m’abuse ?

Mes premiers amours musicaux viennent du métal. Et avant le métal de la dance music et du rap. Bref j’écoutais pas mal de trucs différents. J’ai d’ailleurs commencé à apprendre la batterie avant de me mettre à mixer. J’ai suivi deux ans de solfège et de cours de batterie avant de partir à la fac. Puis j’ai eu mon bac, je suis parti en résidence étudiante et j’ai vite compris que la batterie allait être un réel problème dans ce genre d’endroit haha.

J’avais déjà entendu parler de la techno par les grands frères des potes que je fréquentais quand j’étais jeune ado. Je me souviens d’ailleurs des t-shirt smileys fluos qu’ils portaient, et de leurs disques vinyles de la même couleur qui scandaient « Aciiiiiiiid » à fond de balle. Là c’était le début des années 90’s. Ça m’intriguait déjà ! Puis une petite dizaine d’années plus tard, j’ai découvert la Belgique, ce qui m’a amené à n’écouter quasiment que de la techno pendant les dix années suivantes. C’est devenu obsessionnel.

C’est quoi ta dernière GROSSE GROSSE découverte en matière de musique ?

Un truc Anglais entre grime et techno… totalement barré et qui sonne grave : Cocktail party effect.

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique aujourd’hui que tu la joues et que tu la produis ?

Oui depuis que je compose j’écoute différemment sans même le vouloir, mes oreilles décortiquent tous les morceaux qu’elles entendent ! C’est parfois super chiant !

Tu te qualifierais de gros fêtard ?

Je l’ai été, mais je me suis vachement calmé. De toute façon, quand tu as des dates le week-end et qu’en parallèle tu dois être frais en studio la semaine… tu profites de tes weekends off pour te reposer ! Enfin ça m’arrive encore de faire la fête évidemment, mais j’essaie d’être plus raisonnable.

C’est quoi qui te pousse à sortir en dehors des soirées où tu joues ?

Des potes qui jouent, des artistes que dois aller rencontrer ou que je veux aller écouter, des lieux atypiques, des potes promoteurs… en fait il y a un tas de bons prétextes !

“Faire la fête”, ça veut dire quoi pour toi d’ailleurs ? Pourquoi les gens font AUTANT la fête à Paris aujourd’hui d’après toi ?

Faire la fête, c’est sans doute un moyen d’oublier la violence de notre société, de lâcher prise… Le temps d’une soirée, on laisse son corps et ses sens prendre le dessus sur tout le reste, au son de la musique !

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D’ailleurs il n’y a pas qu’à Paris que les gens font autant la fête, c’est clairement partout le cas. Ensuite je pense que la techno et la musique dite underground se sont super démocratisées : des mentors l’ont défendue pendant les 90’s, les fêtes se sont ensuite développées, puis Internet est arrivé, les réseaux sociaux ont plongé toute une nouvelle génération dans ce que nous avons nous même vécu auparavant. Je trouve ça globalement génial !

Y’a un truc, de la façon qu’avaient les gens de faire la fête avant, qui te manque, ou que t’aimerais retrouver, une nostalgie particulière ?

Le fait d’ « être ensemble » sur un dancefloor plutôt que de faire des selfies et des stories sur un téléphone portable, c’est un point sur lequel je suis un peu nostalgique… d’ailleurs quand je pars jouer à Berlin, j’adore le fait que les téléphones soient interdits dans les fêtes. Les gens se regardent, écoutent et discutent ensemble, ça change tout.

Tu penses qu’on peut faire de la politique avec son son ?

Bien sûr qu’on peut ! Selon moi, la musique a toujours été le moyen de porter des messages.

Y’a un côté militant dans ta musique, ou dans ta façon de faire la fête, un truc qui te tient à coeur et que tu défends même si pas toujours ouvertement ?

Militant c’est un bien grand mot, mais j’essaie de faire perdurer l’esprit de liberté, d’ouverture et de tolérance que j’ai moi-même découvert au début de ces fêtes. C’est important de se rappeler d’où l’on vient et ce qui nous a fait aimer ce que l’on fait aujourd’hui. C’est aussi un moyen de pérenniser cette culture auprès des plus jeunes générations.

C’est quoi le truc super important qui a changé entre toi à tes débuts, et toi aujourd’hui ?

C’est devenu mon métier !

Il existe un ou des inconvénients dans le fait de faire partie du “monde de la nuit” / “l’industrie musicale” ?

Ce qui me gonfle le plus aujourd’hui c’est la standardisation de l’industrie musicale, même dans la techno. Pour tout le reste, je ne vais pas te mentir… j’adore mon style de vie. Produire de la musique la semaine au studio et aller la jouer sur des dates le weekend, c’est quand même le pied !

Tu les vois sortir comment les jeunes dans 20 ans ? Tu leur souhaites quoi d’ailleurs ?

Je n’en ai aucune idée ! Je leur souhaite simplement de continuer à apprécier cette musique, autant que les générations précédentes.

On te verra toujours sur scène d’après toi ou t’auras raccroché ?

Je pense que je mixerai aussi longtemps que possible. Se produire en public est une vraie drogue, je vais avoir du mal à raccrocher ! Mon futur je le vois bien en développant beaucoup plus mes dates/tournées à l’étranger. Je compte d’ailleurs beaucoup sur Kompakt booking avec qui je viens de signer pour me représenter en dehors de la France.

Un message à faire passer à la “nuit” ?

Du côté des promoteurs/orgas : arrêtez la surenchère des gros noms bien markétés, qui musicalement n’apportent pas grand chose. Ne vous faites pas avoir par des produits de consommation et préférez la prise de risque musicale. Si vous avez construit quelque chose de cool autours de vos soirées, vous devez faire confiance à votre public qui suivra vos prises de risques artistiques.

Du côté du public : n’oubliez jamais d’où vient ce courant musical et les valeurs qu’il représente comme la tolérance, l’ouverture d’esprit et le partage.

Une envie pressante, là de suite ?

D’aller au studio, nous sommes lundi matin et j’ai une tonne de trucs à y faire cette semaine avant d’aller jouer au festival Astropolis !