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Le club PROTOCOL a ouvert vendredi 6 septembre 2019. Alors, ça tabasse pas mal à Pantin ? – Heeboo
Alexis Chadefaue

Le club PROTOCOL a ouvert vendredi 6 septembre 2019. Alors, ça tabasse pas mal à Pantin ?

Septembre 13, 2019

Alexis Chadefaue

A l’origine, ce vendredi 6 septembre 2019 n’était pas différent des autres, la journée venait comme d’habitude clôturer une semaine de travail, aussi morose qu’un yaourt au lait de soja. Pourtant, malgré ce handicap de départ manifeste, je ne partais pas trop pessimiste, il restait tout de même un dernier espoir de finir la semaine sur une note d’enthousiasme, car tout l’été ma page Facebook avait spamé l’ouverture en proche banlieue parisienne d’un « Nouveau Club Techno à l’Esprit Débridé » mais pas que : PROTOCOL. Par Alexis Chadefaue.

On sentait déjà une communication bien huilée, à grand renfort d’articles ciblés et de flyers tout droit sortis d’une campagne de propagande de l’ex-union soviétique. Issus de la sédentarisation d’un collectif, les propriétaires du club semblaient avoir le bras long dans le microcosme des nuits parisiennes et il faut l’avouer, le projet un peu hybride avait de la gueule sur le papier.

Pourtant les soirées ne manquaient pas en ce premier week-end de septembre : Exil à la Machine du Moulin Rouge le soir même, et Possession à Dehors Brut, le lendemain. Elles revendiquaient elles aussi une distribution de coup de pieds au cul dans les règles de l’art. Mais l’attrait de la nouveauté avait finalement remporté la mise, sans compter l’inflation du prix du billet à la revente de ces deux évents, qui atteignait depuis quelques heures le sommet du grand n’importe quoi.

Aussi longue et ennuyeuse qu’une planche à repasser, cette journée fut comme prévu une succession d’instants aussi sexy qu’un rendez-vous à la banque postale. Pourtant c’est à l’heure du before, soit un peu après vingt heures, alors que la bière était encore fraîche et les chips toujours intactes dans leur sachet qu’est tombée la triste nouvelle : la fermeture administrative de Dehors Brut. Nouvel épisode du storytelling merdique de la scène techno française au cours de l’été, dans lequel on peut citer : la tragédie de Nantes, la fermeture de Concrete ou encore l’agression sexuelle à NF34…

Bref, j’avais naïvement pris mes places pour le concert qui devait précéder la soirée Protocol dans le même lieu mais c’était sans compter sur l’inertie ambiante de ce début de soirée un peu alourdi par la mauvaise nouvelle. Mais je salue l’initiative sans pouvoir vraiment juger de sa pertinence.

On sent une certaine fébrilité dans l’équipe mais le son est là qui raisonne au bout d’un couloir à néons, propice aux selfies putassiers

Ça y est enfin, l’heure du crime ! Direction Pantin. En voiture le lieu se situe à une quinzaine de minutes de mon point de départ, Porte de la Chapelle. On roule tous feux éteints (un simple oubli de ma part) vers un endroit encore inconnu de Google Map. Les routes pavées, les friches, le béton lourd des échangeurs autoroutiers, les nombreux tunnels, le clignotement épileptique des lampadaires. Tout semble nous conduire vers une warehouse dont seule la banlieue a le secret et c’est plutôt rassurant en réalité.

Une fois devant l’établissement, rien ne semble indiquer qu’ici se cache un potentiel nouveau temple de la musique électronique et seul un petit attroupement discret devant une porte à la con valide l’hypothèse que nous sommes bien arrivés à destination. Pas de queue, il est encore tôt et les fêtards qui ont déjà assisté au concert sont certainement déjà entrés. Premier contact avec la sécurité : le port du costume, le sourire poli, les bonnes manières, tout ça parait un peu incongru mais passons, c’est carré et ils sont là…

Une fois à l’intérieur c’est la surprise, on est dans quelque chose plus proche d’un centre de tri du courrier que d’un environnement industriel dans son jus. Mais le lieu est bien habillé, ça sent encore la peinture fraîche et le placoplâtre et je ne serais pas surpris de trouver un pot de Ripolin derrière le comptoir de la consigne. On sent une certaine fébrilité dans l’équipe mais le son est là qui raisonne au bout d’un couloir à néons, propice aux selfies putassiers.

Lorsque enfin je pénètre dans l’antre du monstre, la première chose que je prends dans la tronche c’est le son bien loud de Sinus O. alias Limbus Puerorum porté par un système Funktion-One sans pitié et reconnaissable à son design moche pour tous les fans-boy de matos. Et là je me suis dit « whoa, ça envoie du lourd mais ça tape dans tous les murs comme dans un gymnase ». C’est d’ailleurs ce à quoi ressemble le lieu, entre le restaurant d’entreprise et le vestiaire de basket.

La sensation d’incongruité est toujours là, comme un bouton d’herpès sur le visage de Nina Kraviz. Les choses ne semblent pas vraiment coller entre les éléments du décor aseptisé et la musique sombre, sale, percussive, trempée dans un light show sanglant. Je comprendrai un peu plus tard les raisons de cette schizophrénie architecturale en fouillant au hasard sur le web. Je découvrirai ainsi que le lieu était il y a quelque mois à peine, une boite à la mode avec dîner au champagne et Maître Gims aux platines. Sans doute son ombre planait-elle toujours derrière le fumeux mapping à 360° issu de ce même club et plus gadget qu’autre chose. Pourtant je crois que la plupart des gens ici n’en ont rien à foutre, tous sont venus pour le son. Les corps s’agitent comme à Zombiland et finalement l’aberration transgénique du lieu finira de participer à la naissance de cet amas de slime informe, hésitant entre la transe ésotérique et le bad trip à la Mark Renton.

C’est d’ailleurs du second côté que je semble glisser lentement dans la chaleur étouffante et les ombres menaçantes. Le set malsain de Rhys Fulber y est semble-t-il pour beaucoup. Sensation de malaise et d’agressivité, difficile de se parler, de se comprendre. La pilule est trop difficile à avaler pour ce soir et comme un alpiniste face à la certitude de l’échec, je décide de redescendre. Nous quittons les lieux vers les 3 h du matin, pour un after coussin malin et pizza froide jusqu’au lever du jour.

Au final cette soirée avortée aura été une expérience, celle d’un lieu en devenir et un peu bâtard. Un cancre au furieux potentiel mais qui aligne les heures de colles. Et en attendant que les sales gosses s’approprient la cour de récré et se défoulent dans le bac à sable, on vous fait confiance les gars pour faire du monstre Protocol un Frankenstein en puissance. Mais on reviendra c’est sûr pour faire du sale !

© Alexis Chadefaue

Team Heeboo

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