Sina, c’est pas le genre de mec que tu mets en cage. Pas le genre d’artiste que t’enfermes dans une boîte. Ni la boîte techno, ni la boîte house, ni celle de la wave. Sina fait partie de cette génération hyper-mondialisé et hyper ingénieuse qui s’est délestée des noms de codes et autres chaînes, pour ré-inventer à la fois le djing et la production, mais aussi l’esprit de la fête.

Co-créateur des soirées Subtyl mais aussi membre du collectif coup de poing Qui Embrouille Qui, Sina est l’invité de choix, samedi 23 juin, de la prochaine Sous Tes Reins, au Ouh La La club. L’occasion pour nous de nous intéresser de plus près à ce dj et producteur jeune mais déjà très solide !

Sina_Photo Anthony Valon

Anthony Valon

Quand tu dois te présenter à quelqu’un que tu ne connais pas au beau milieu de la nuit, c’est quoi la première chose que tu balances ?

Sina : Comme tout le monde, je lui hurle mon prénom dans l’oreille et il/elle fait semblant de comprendre

Et quand c’est le petit matin ?

T’es sûr que tu veux pas un p’tit chewingum ?

Un track que t’aimerait envoyer aux gens, un truc qui te définit bien ?

J’l’ai joué pour la première fois avant mon live au Badaboum, j’ai entendu AZF lâcher un “mais c’est quoi ce sub !!!”, j’savais que je tenais un bon truc !

Il vient d’où ce nom, Sina ?

C’est mon prénom donc faudrait demander à mes parents. Je sais qu’il y a débat chez moi car mon daron voulait me donner un prénom de prophète. Ma mère a sorti son véto, jugeant qu’il y avait assez de Mohammed sur cette planète. Sans vouloir blesser personne, je lui serai reconnaissante à vie.

Tu te souviens de tes premières fêtes ?

Je me rappelle parfaitement de ma première teuf. J’étais allé tout seul à la techno parade, mes potes de lycée n’aimant pas du tout l’électro (c’était comme ça qu’on l’appelait à l’époque). J’avais rencontré un groupe de meuf queer très cool, un peu plus âgées. Elle connaissait le milieu et m’ont emmené à l’after party au Batofar. J’avais 16 piges mais un début de barbe et c’est passé. On écoutait Ellen Allien dans le taxi, ça changeait des trucs que je connaissais à l’époque – Joachim Garraud, Sebastien Leger… Beaucoup plus dark et coquin. J’ai pris une grosse claque ce soir là. J’me suis senti libre comme jamais et l’univers du club m’a séduit. Le fait que personne ne se juge, qu’il y ait des gens de tous horizons, de tous âges (c’est moins le cas aujourd’hui malheureusement). J’avais l’impression d’être dans un grand vernissage mais avec du bon son et des consos payantes.

C’était quoi le truc à l’époque, qui rendait ces fêtes inoubliables ?

J’suis pas très nostalgique et même si l’innocence des premières fois fait que tout nous parait dingue, j’essaye de rester connecté à ce sentiment de nouveauté, de découverte. Aborder chaque soirée avec un regard neuf, sans essayer de reproduire la précédente ni la suivante. Pour moi ce qui change avant tout c’est l’attitude du public. Si tout le monde est là pour se laisser surprendre et se donner, de très belle choses se passent. Même si t’as 40 piges et que t’as fait les 400 coups.

Tu peux nous expliquer comment t’as commencé à jouer du coup ?

Je mixais déjà dans ma chambre avec mon ordinateur, comme beaucoup d’ados en fait. Après le bac je suis parti faire un échange universitaire à Varsovie et c’est vraiment là-bas que ça a commencé. A Paris, j’étais trop timide (et trop immature aussi) pour m’avouer que ça m’intéressait. Mais là-bas j’me suis mouillé et j’ai commencé à parlé aux DJs locaux. Mateusz et Oskar, deux DJs locaux, m’ont transmis beaucoup de leur savoir sur comment mixer, comment devenir résident d’un club etc… En rentrant à Paris, en 2009, j’ai envoyé un message Myspace à un orga de soirée, Thomas Lesnier, et à partir de là j’suis devenu résident de ses soirées.

C’est à cette époque que Subtyl est né ?

Non, Subtyl est née cinq quand plus tard. C’était justement le fruit de tous ces projets où j’ai bossé pour et avec d’autres gens, en club et hors club. L’idée de créer un collectif a mis facile deux ans à se dessiner. Avec mes trois meilleurs potes, on s’est mis à faire pas mal de recherches sur la place du rituel festif dans d’autres endroits du monde ou à d’autres époques. On s’est rendu compte qu’il y avait des points en commun, qui ont fini par se révéler être l’essence de la fête. Six ans après le début du collectif, ces principes sont au coeur de tous nos projets.

« Grâce à la techno, elle écoutait désormais et percevait tout comme de la musique. »

C’est quoi ta dernière GROSSE GROSSE découverte en matière de musique ?

Franchement, avoir intégré Qui Embrouille Qui m’a mis une grosse claque. Je connaissais que la moitié des artistes, et à la fois humainement et artistiquement, c’est du très haut niveau. Audrey (AZF) est une meuf brillante et à mon sens le collectif représente ce flaire de ouf qu’elle a. Theo Muller, Soul Edifice, Myako… autant en production qu’en DJ set ils m’ont mis de très grosse claque. Pareil pour Graal et ses prods dub/break/idm, Netsch et sa techno inspiré par Aphex et l’électro de detroit. Vraiment, ils sont tous des artistes accomplis.

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique aujourd’hui que tu la joues et que tu la produis ?

Ouais la production te fait complètement changer ta manière d’écouter la musique. Mais avant tout c’est le fait d’être passionné qui change tout. J’me rappelle un jour ma soeur m’a dit un truc très beau. Elle me disait que le côté “abstrait” de la techno l’avait influencée à entendre tous les sons et les bruits de la ville comme un morceau. Que grâce à la techno, elle écoutait désormais et percevait tout comme de la musique.

Tu te qualifierais de gros fêtard ?

Plutôt deux fois qu’une. Comme beaucoup de jeunes j’ai passé une période où je vivais à travers la fête. Un moment où en réalité mes perspectives d’avenir étaient au point mort et où je ne me connaissais pas vraiment. Coup de chance, j’ai eu un gros acouphène ce qui m’a forcé à me mettre à la méditation et à partir de là, la fête a pris un tout autre sens pour moi. Beaucoup plus profond et beaucoup plus sain aussi. Ça me parait inconcevable d’être DJ et de pas avoir une connaissance sérieuse du dancefloor et des états de conscience modifiée. C’est comme un cuisto qui ne goûterait pas ses plats. Mes plus beaux morceaux je les ai composés en rentrant de soirées, quand tu es encore chargé de cette énergie de ouf. Donc oui, la fête jusqu’au dernier jour.

“Faire la fête”, ça veut dire quoi pour toi d’ailleurs ?

Arrêter de se poser des questions et danser jusqu’à l’épuisement.

Pourquoi les gens font AUTANT la fête à Paris aujourd’hui d’après toi ?

Car ils regrettent d’avoir voté Macron au premier tour.

Y’a un côté militant dans ta musique, ou dans ta façon de faire la fête, un truc qui te tient à coeur et que tu défends même si pas toujours ouvertement ?

Que tu sois artiste ou instituteur, t’en restes pas moins citoyen et humain. Ce que je vois au jour le jour dans la société ou la politique m’influence forcément. Si je peux intégrer cette réflexion dans un événement où la musique de manière subtil, je le fais. Par contre je me méfie des projets humanitaires et des “artistes engagés”, il y a trop de fiasco et de mensonges dans ce genre de posture. S’il y a une cause à défendre, faut le faire sans en faire un élément de marketing.

C’est quoi le truc super important qui a changé entre toi à tes débuts, et toi aujourd’hui ?

Être soutenu par mes proches et ma famille. Ca a été très dur au début de faire accepter une carrière artistique. Il a fallu que je prenne confiance en moi et en mes choix, et ma famille a suivi. Aujourd’hui mes darons se lèvent à 4 h pour venir me voir faire le closing d’un hangar en banlieue, ils sont en train de devenir des personnages de la nuit parisienne.

Tu les vois écouter de la musique et sortir comment les jeunes dans 20 ans ?

Avec l’évolution des technologies, il est de plus en plus simple pour les jeunes d’avoir accès à du très bon son, du bon matériel et même d’organiser un événement carré. Je pense qu’il va y avoir de plus en plus de micro événements organisés par de toute petites structures très agiles. Des sortes de nano-raves dans les interstices des villes, ces petites zones où personne n’ose aller. C’est déjà en train de se faire…

On te verra toujours sur scène d’après toi ?

Grave ! Y a évidemment d’autres projets qui me chauffent, composer et produire d’autres gens notamment et aussi me former à la musique pour la médecine. On découvre des trucs de ouf sur les effets positifs de la musique sur les malades et les plantes, et j’aimerais pouvoir participer activement à ce mouvement.

Un message à faire passer à la “nuit” ?

Étirez-vous et ne jugez personne aux apparences

Une envie pressante, là de suite ?

Un thé noir car il est très tôt !