« Il va bien falloir arrêter de ressasser le passé et accepter son époque, aussi merdique soit-elle ! ». Le ton est donné. Run X c’est pas le genre de mec qui passe par quatre chemins. Pas de langue de bois pour celui qui mixait déjà dans les années 1990 et a connu toutes les free party dont tu rêves mais que tu vivras jamais. Pour lui, l’esprit rave n’a pas sa place dans le paysage festif des années 2010. Tort ou raison. Le débat est ouvert alors que nombre de collectifs surfent sur la vague depuis deux ans.

Run X. On aime son franc-parler. Aussi incisif que sa musique. Aussi sombre que son univers. On aime le personnage un peu obscure qui n’est clairement pas là pour brosser les chaussures de qui que ce soit. De [BP] à Tripalium en passant par Caos Nostra, Run X ne fait pas les choses à moitié. Entre acid et techno, c’est frontal, affirmé, direct, comme on aime. Il sera à la tête d’affiche de Bottom : Le Refuge jeudi 18 janvier au Gibus. On y sera, et toi aussi. Rencontre.

Anaïs Lalitte

Anaïs Lalitte

Tu te souviens de ta première teuf ?

Ma toute première soirée, ça devait être une Powder au Voom Voom à Juan les Pins, dans les années 90, avec Kriss, Torgull, Miloch et Kaya. J’ai pris une bonne claque cette nuit-là. Tellement bonne que je ne me suis plus jamais arrêté depuis…

C’est quoi le truc qui a rendu cette soirée inoubliable, qui fait que t’en as encore des étoiles dans les yeux ?

Des “étoiles dans les yeux”, je ne sais pas, mais je dirais que la puissance du son, l’intensité des mix et l’atmosphère technoïde futuriste m’ont instantanément transporté. J’étais dans mon élément.

A l’époque, c’est quoi qui te faisait sorti ?

Les filles, le son et le whisky.

Le truc qui aurait pu tout gâcher à l’époque, mais en fait non ?

L’amour du risque.

 Tu écoutais quoi comme type de musique d’ailleurs ? 

Je suis tombé dans la marmite techno quand j’étais petit.

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique aujourd’hui que tu la joues ?

Je mixe depuis plus de 20 piges donc difficile de répondre… Je dirais qu’avec les années, je deviens un peu dur d’oreille !

Ton premier dj-set, tu t’en souviens bien ?

C’était en free, à la fin des années 90. On posait du son en pleine nature avec des potes du lycée et c’était le pied total !

« Celui qui te dira qu’il n’y a pas une part d’égo dans la musique est un mytho »

C’est quoi la raison première qui t’a conduit vers la musique du coup ?

L’instinct de survie. Il fallait à tout prix que je m’extirpe d’une réalité qui m’oppressait. La musique a été mon rempart, mon refuge, et finalement, mon salut. Ensuite, faut pas se leurrer, il y a une bonne part d’ego. Celui qui te dira le contraire est un mytho.

Et c’est quoi qui conduit un artiste à monter son propre label, Caos Nostra dans ton cas ?

Un besoin de liberté absolue. J’ai créé Caos Nostra pour ça. Je hais les consignes, les directives, les échéances. J’aime faire ce que je veux, quand je veux. Quand je suis peinard dans mon beau studio, avec mes belles machines, je veux pouvoir choisir chaque jour sur quoi je vais bosser, en fonction de mon humeur, mon envie. Si j’avais voulu qu’on me donne des directives et qu’on m’impose des échéances, j’aurais fait des études et je bosserais dans un open space merdique !

Le truc important qui a changé entre toi à l’époque et toi maintenant ?

La femme de ma vie.

Aujourd’hui, tu te sens comment, juste avant de monter sur scène ?

Bourré.

Et après ?

Encore plus bourré.

C’est quoi le truc qui te rend le plus heureux quand tu joues ?

Être bourré. Non, je déconne… J’aime bien capter des regards complices dans le public, comme s’il y avait une transmission de pensée.

Tu te souviens de ton plus gros fail ?

Pas de gros fail en particulier mais plusieurs petits. Comme le coup de soulever le diamant du skeud en train de jouer ou stopper la lecture d’une CDJ, pensant que le son provenait de l’autre platine… Le bug classique du dj un peu trop bourré…

Ta plus belle nuit sur scène en tant qu’artiste… ?

J’en ai plusieurs, comme toutes les [BP], le Sisyphos ou le Tresor de Berlin, mais je dirais une grosse beach party avec Ben Klock, chez moi, à Nice, sur la prom’ face à la mer, avec mon père dans le public qui venait me voir pour la première, et unique fois. Un grand moment.

D’après toi, pourquoi les gens font la fête aujourd’hui ?

Pour les mêmes raisons qu’hier… Mais dans une atmosphère légèrement moins sereine, peut-être…

Tu as l’impression de faire toujours autant la fête qu’avant ?

Je sors très peu. Je ne suis pas un gars hyper sociable et j’aime être seul, avec ma chérie. Mais quand je décide de sortir de ma tanière, je fais ça bien !

Tu as l’impression que les gens ont changé de façon de sortir depuis quelques années ?

Franchement, j’en sais rien ! Tout ce que je peux dire, c’est qu’avec internet et les putain de réseaux (anti)sociaux, la donne a clairement changé. En bien ? Je n’en suis pas certain ! Mais c’est un vaste sujet qui touche tous les pans d’une société devenue folle…

« Je pense que celui qui croit en la politique est perdu »

Beaucoup de gens disent qu’avant, les gens faisaient la fête de façon politique, pour briser les codes, se libérer de certains carcans, et qu’aujourd’hui la fête ne peut plus être politique, tu en penses quoi ?

Beaucoup de gens ? Tu veux dire les donneurs de leçons qui votent Mélenchon en attendant leur héritage tout en bouffant des graines ? Ou les artistes fauchés et lourdement engagés à leurs débuts, qui désormais se font faire des costards sur mesure et portent des Rolex ?

« Le mot rave a été galvaudé, bien trop exploité, marketisé et transformé en effet de mode »

Non, sérieusement, je pense que celui qui croit en la politique est perdu… J’ai même très envie de dire que celui qui croit encore en l’être humain est dans la merde. Perso, je préfère contempler l’ascension inexorable du chaos. C’est beau le chaos.

Tu penses quoi de ce sursaut depuis quelques années, de l’esprit rave ?

Je pense que c’est surtout le son, plus que l’esprit qui a connu un gros revival… Tout le monde semble oublier, qu’à la base, les ravers étaient des hors-la-loi ! Qu’ils jouaient au chat et à la souris avec les flics jusqu’au dernier moment ! Ça change beaucoup de choses ! Une rave sans clandestinité, sans le côté itinérant, c’est comme une free organisée par Sarkozy… Ça n’a vraiment plus la même saveur !! Et honnêtement, le mot rave a été galvaudé, bien trop exploité, marketisé et transformé en effet de mode… Bref, l’antithèse de son but initial. Il va bien falloir arrêter de ressasser le passé et accepter son époque, aussi merdique soit-elle ! Quand il y a plus de 5 ans maintenant, j’ai rencontré une bande de petits jeunots surmotivés et prêts à prendre de gros risques pour recréer une pure ambiance berlinoise à Paris, alors qu’il n’y avait rien ou presque, là, je dis respect. C’était tellement frais et nous avons sacrément bien berliné Paris !!!

Tu t’es déjà dit “plus jamais”, après une fête ?

Ça, il faudrait le demander à ma chérie…

Tu les vois sortir comment les jeunes dans 20 ans ?

Avec des casques de réalité virtuelle sur la tête ?

On te verra toujours sur scène d’après toi ou t’auras raccroché ? 

Cette interview s’adresse aux 15-25 ans, à la base, non ? Dans 20 ans, j’en aurai presque 60… On verra déjà si je suis encore en vie !