« Le lobby gay a encore frappé » ! « Encore des garçons qui occupent l’espace » ! « Ha, ces pds, ils sont vraiment partout ». Partout, partout, partout, ou nulle part, non ? Quoi de mieux que pour sortir du placard que de l’ouvrir en grand ? Et qu’on se la ferme pour de bon sur ce genre d’idées reçues ? C’est l’idée qu’a eu Crame, le programmateur des soirées JJ qui animent la Java tous les jeudis : ouvrir la penderie de la Java aux djs gays parisiens, pour plus de visibilités, et tout le mois de mai ! Mai Gay is on babies !

Et dans la minorité, quelle diversité ! En cinq jeudis, on va passer du tout au tout : techno warehouse, house ballroom, disco, baile funk ou encore darkwave, en explorant 15 univers tout plus riches et variés les uns que les autres. Et parce que c’est bien connu, les soirées gays ne sont plus au summum du cool, quoi de mieux que de dépoussiérer un peu le genre ? À J-3 de la première de MAI GAY à la Java, avec Aubry, Ixpé et Jean-Rémi, pour une date très house-pop et chaude comme la braise, on a voulu poser quelques questions à Crame sur le rôle et l’utilité d’un événement comme JJ – Mai Gay, à Paris, en 2019. « On est là, on sait le faire, on a une histoire et on en est fiers ». Rencontre !

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Hello Crame, tout va bien ? Tu fais quoi cette semaine ?

« J’ai des rendez-vous importants, des interviews » comme dit Kool Shen dans la Fièvre de NTM.

Quand est-ce que t’as décidé de lancer Mai Gay, comment ça t’est venu ?

En tant que programmateur de JJ à la Java et mec du milieu de l’électro et du milieu queer, je me pose beaucoup de questions sur la place des minorités et des filles, dans ce que je fais et dans ce qui se passe ailleurs. Ca concerne entre autres les garçons gays car c’est ce que je suis. À JJ, il y avait très peu de DJs gays programmés et très peu d’initiatives portées par des gays alors que, eh coucou, c’est moi, venez, vous êtes chez vous. Mais c’est seulement en ayant eu un jour le titre « Mai Gay » en tête, un couple de mots qui me mettait de bonne humeur, que j’ai eu l’idée d’un mois de mai effectivement gay et que je l’ai proposé à la Java. Car tout commence toujours par un titre bêbête et mignon.

Tu penses attirer quel type de public avec ces quelques nouvelles dates ?

Ma position en général c’est : on propose quelque chose et les personnes qui viennent sont celles à qui ça parle, sans distinction. J’imagine que le gros sticker « gay » parle surtout aux gays, surtout maintenant que « gay » n’est plus du tout synonyme de « cool ». Les soirées que je préfère sont celles où les gens savent pourquoi ils sont là. J’espère que ce sera le cas.  Il y a aussi le bagage musical, le milieu et la notoriété de chaque DJ qui influeront sur le public : entre Maxime Iko qui mixe chez Ellen Alien et Seven Ultra Omni qui joue dans la scène ballroom européenne, il y a un spectre large.

Pourquoi c’est important un Mai Gay en 2019 ?

Selon le point de vue, soit les gays sont partout, de l’Eurovision aux grosses soirées musclées, ils prennent toute la place en tant que mecs cis, etc. Soit ils sont nulle part. Kiddy Smile est le seul gay affirmé dans les festivals cet été. Pas sûr à 100% mais à vérifier. Un « Mai Gay » à la Java dans le cadre de JJ, c’est modeste, ce n’est que sur un mois, des jeudis, dans un petit club, mais pour moi ça compte de pouvoir dire à un moment : « On est là, on sait le faire, on a une histoire et on en est fiers. »

Tu as choisi comment les artistes ? Pourquoi eux ?

J’ai cherché à refléter la diversité et le talent des DJs gays qui officient en 2019 aux platines de Paris. C’est vraiment un beau plateau éclectique que des festivals nous envieraient s’ils avaient pris la peine de s’intéresser à nos scènes.
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Aubry. © Baston

Certains soirs seront plus house, d’autres plus techno. On a de la darkwave chez Baka Bakqa, du baile funk chez Thy San, de la pop électro chez Jean Rémi, des gens qu’on va aller voir mixer dans le 93 comme Air-One et d’autres qu’on va écouter en all-night-long sur le woodfloor de Concrete comme Aubry, des gens qu’on pouvait déjà entendre au Boy et au Palace dans les années 90 comme DJ André et d’autres qui viennent de débarquer à l’image de Péridurale qui a fait un de ses premiers DJ sets à la Kindergarten.

Un coup de coeur particulier dont tu veux nous faire part ?

Péridurale. Un tout jeune gars qui fait ses maquillages et performances de club kid d’une part et des prods super vénères d’autre part qu’il envoie à AZF en la remerciant en story quand elle les passe sur Rinse. Il vient de publier un clip arty queer kinky dur zéro concession à rien et ça me donne envie de dire « vas-y mon p’tit ».
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Péridurale. © Jean Ranobrac pour Kindergarten

Tu bosses souvent avec Fredster qui a fait l’affiche ? Comment vous en êtes venu à taffer ensemble ?

Je connais Fredster depuis l’époque Myspace mais je n’ai jamais eu l’occasion de bosser avec lui avant de le solliciter pour le premier portrait de JJ en septembre dernier. Il y a dans son travail une recherche gay, je ne sais pas très bien comment parler de ça ; en tout cas dans le cadre du « Mai Gay », il fallait que ce soit lui.

Mais toi tu joues pas du coup ?!

Je suis le programmateur. Pour Mai Gay, j’ai booké des gens que je voulais mettre en avant, je n’ai pas tellement pensé à moi. 🙂

Question à 3 francs mais qui va se poser, même si nous on se la pose pas, mais t’as pas peur de te prendre des retours anti-communautaristes sur cet événement ? Tu répondras quoi en temps voulu ?

Oh la soirée gay, c’est quand même pas le concept le plus dérangeant, si ? Du moment qu’on n’invite pas des enfants, ça passe lol. Si tu penses aux personnes, hétéro ou homo, qui se diraient « On s’en fout de l’orientation sexuelle des gens qui sont aux platines », je ne peux pas reprendre tout de A à Z sur le fait minoritaire. Mais je suis comme tout le monde et comme tous les DJs que j’ai invités : parfois, on aimerait qu’être qui on est n’ait aucune importance, parfois on nous le renvoie à la gueule, parfois on veut se faire tout petit, parfois on cherche à se faire une place, parfois on dit « oups » et parfois on dit « fuck ».

 

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Thy San. © La Dimanche

J’espère plutôt que les personnes qui ont une sensibilité féministe comprendront la démarche, non pas comme « encore des garçons qui occupent l’espace » mais plus comme un truc éphémère qui se fait dans un coin pour faire une sorte de point communautaire, comme une série de tables rondes mais en tellement moins pénible lol. 

Si ça fonctionne tu penses renouveler l’expérience ? Peut-être lancer un“x mois gouine ou trans” ?(wink wink haha)

 

Grave, en fait. A voir comment, pour que ça ne soit bizarre car je ne suis qu’un mec cis. Mais ça m’intéresse. Le phénomène queer semble énorme, mais nos identités, dans le détail, ne sont pas toujours si gagnantes qu’on pourrait le croire. Un exemple : plein de DJs cis jouent à la seule soirée club indie identifiée trans, l’incroyable Shemale Trouble. Par contre, les DJs trans ne jouent nulle part. Seulement à des soirées queers, ou seulement si iels ont été repéré-e-s par le milieu de la mode, ou seulement après avoir galéré pendant vingt ans avant d’être validé-e-s par des gros médias électro cis-hétéro, à l’image de Honey Dijon ou Eris Drew. Donc avoir une démarche volontariste qui serait de dire « OK maintenant c’est uniquement des DJs trans pendant cinq semaines », ce ne serait pas du tout un luxe.