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The Lady Machine : « Pour moi l’égalité des genres dans le monde de la musique électronique est enfin en train de voir le jour » – Heeboo
© Rafael Medina

The Lady Machine : « Pour moi l’égalité des genres dans le monde de la musique électronique est enfin en train de voir le jour »

Interview Nuit - Février 18, 2020

© Rafael Medina

[MIXTAPE/INTERVIEW] Il en reste peu des comme ça, ces artistes que tu découvres au détour d’un magazine en ligne, alors qu’ils/elles tournent déjà depuis… le début des années 2000. C’est le cas de The Lady Machine aka Camila, née à Rio, qui faisait ses premiers pas de DJ au Bunker94 au début des années 2000, aujourd’hui résidente des soirées berlinoises Pornceptual.

Son amour ? La techno, depuis ses premières sorties. Son combat ? Que les femmes aient autant accès aux platines que les mecs. Ses envies ? Celle de faire un travail propre, rapide, efficace. À travers ses mixs et productions à la frontière de l’EBM et de l’indus, The Lady Machine est l’une des femmes les plus respectées de la scène actuelle berlinoise, et DAMN, tu la connaissais peut-être pas ! Présentation de The Lady Machine en une interview et une mixtape spécialement concoctée pour nous.

©-Rafael-Medina
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Il vient d’où ton nom de scène, The Lady Machine ?

Un jour, un ami à moi a fait un croquis de moi, en s’inspirant des paroles d’une chanson du groupe Newcleus, Automan, et il l’a signé The Lady Machine. C’était l’histoire d’un homme qui était tombé amoureux d’une femme, mais leur histoire était impossible parce qu’elle était un robot. Enfin plus sérieusement, c’est une histoire vraie que je me suis appropriée. Pour moi, ce nom représente bien la façon dont je joue les morceaux : rapide et efficace.

A friend once drew a sketch of mine inspired by some lyrics from a Newcleus song called “Automan” and he signed “The Lady Machine”. It was a story about a man that fell in love with a lady, but it was an impossible love because she was a machine. Jokes apart, it’s a true story and I embraced it. But to me, it represents the way I play records : fast and quick mixing.

Tu te souviens de ta toute première teuf ?

La toute première soirée électro à laquelle je suis allée s’appelait Love Galaktika, c’était une fête originaire de Berlin, en tournée, qui était passée au Brésil, c’était en 1996 ou 1997. Westbam et Marusha, de la Love Parade, jouaient. C’était vraiment nouveau sur la scène à Rio à cette époque et c’est là que j’ai découvert les musiques électroniques, à travers une émission radio qui s’appelait Novas Tendencias. J’étais encore mineure du coup je sortais avec une fausse carte d’identité, ce qui rendait l’expérience encore plus mémorable.

The very first electronic party I went was called Love Galaktika – it was a party from Berlin that went on tour to Brazil in 1996 or 1997. Westbam and Marusha from Love Parade were playing. It was a very new scene in Rio at the time and I began to discover electronic music through a radio show called Novas Tendencias. I was also under age at the time going out with a fake ID, which made the whole experience even more memorable.

C’est quoi qui t’avait marquée à l’époque ?

La liberté d’expression que j’y ai ressentie, c’était très différent de tous les autres événements auxquels j’avais assisté auparavant. Je n’avais pas à me sapper, personne n’était là pour juger, il y avait un sentiment fort d’union, d’appartenance. Et j’ai été totalement hypnotisée par les sourcils verts de Marusha !

It was the freedom of self expression I felt whilst I was in there. It was different from any other event I had been to before. I didn’t have to dress fancy and no one was judging me. It really felt like unity and that I belonged somewhere. And I was hypnotised by Marusha’s green eyebrows !

C’était quoi qui te poussait à sortir à l’époque ?

La musique en premier lieu ! Mais également l’aspect social, l’expérience que cela représentait. Quand tu sors en soirée électro, tu rencontres des gens qui sont là pour la même musique que toi. Je me suis fait tellement d’amis à l’époque, d’un coup, quasiment la moitié de ma vie a commencé à tourner autour de ça. Je crois que c’est pour cette raison que le fait de sortir était aussi important pour moi quand j’étais plus jeune.

It was definitely music that attracted me to go out in the first place but I also have to consider the social aspect of it as an experience. Once you go out to an electronic event you will meet people that are into the same music as you. I made so many friends through music, it’s almost like half of my life was shaped around it. I believe these are the main reasons why partying was such an important factor to me as a young grow up.

C’est quoi qui à l’époque aurait pu tout gâché ?

Sans aucun doute : les drogues. Les jeunes ne sont pas toujours conscients des risques qu’elles représentent. J’ai vu beaucoup de gens s’y perdre, et j’en vois toujours, assez régulièrement.

Definitely drugs, they played a huge role in that regard. Young people are genuinely not aware of the consequences it can bring. I saw a lot of people get lost and I still see it on a regular basis.

C’est qui les artistes qui ont marqué ce moment de ta vie ?

T99, Inner City, Joey Beltram, Daft Punk. Puis de là, l’évolution est venue assez naturellement : Jeff Mills, Adam Beyer (ce qu’il faisait à l’époque), Dave Clarke, Laurent Garnier, Cari Lekebusch…

T99, Inner City, Joey Beltram, Daft Punk. From that I think it was natural evolution to what followed next – Jeff Mills, Adam Beyer (at that time), Dave Clarke, Laurent Garnier, Cari Lekebusch…

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique depuis que tu en fais ?

Oui, totalement ! Parfois je me dis que j’aurais préféré que ça n’aie aucun effet, ça a changé ma perception de la musique, en tous points. Mais c’était quelque chose d’inévitable. Je suis devenue plus attentive à la façon dont étaient fait les sons, aux moindres détails, de l’arrangement à la composition et en particulier en passant par l’acoustique.

Yes, absolutely. Sometimes I wish it didn’t because it completely changed my perception. It was inevitable though. I became aware of how these sounds were made and I started to pay attention to detail: arrangement, composition and especially how a track sounded sonically speaking.

Pourquoi avoir déménagé à Berlin ?

J’ai terminé mon diplôme production musicale en 2017, alors que j’étais au Royaume-Uni, j’avais besoin de changement, j’avais envie de jouer. J’étais allée à Berlin pour la première fois en 2002, et j’avais toujours voulu y vivre. L’opportunité s’est présentée et je suis désormais très heureuse d’y résider.

I finished my degree in sound and music production in 2017 whilst I was living in the UK. I felt that I needed a move, and I was ready to start playing gigs again. Berlin was always a place I wanted to live since I first visited in 2002. Nevertheless, the opportunity hit my door and I came. Happy to be living here.

Tu te souviens de ton tout premier set d’ailleurs ?

Oui, j’avais 21 ans ! Et ma toute première fois était en club. J’avais déjà joué devant mes amis, dans des fêtes à la maison, et je suis passée directement au Bunker94, un club légendaire à Rio. C’était the place to be à l’époque et je me suis sentie très chanceuse de jouer pour la première fois là-bas ; peu de temps après je suis devenue dj résidente. C’était incroyable car j’ai pu commencer quand tous mes amis étaient là, et ça m’a réchauffé le coeur pour le reste de la nuit. Ça m’a aidé à me concentrer et à rester focus sur la suite du set. La chose la plus importante dont je me souviens c’est quand j’ai eu fini mon set. J’ai même été payée, et pour moi c’était assez fou, je pouvais faire quelque chose que j’aimais et l’argent était à ce moment là le dernier de mes soucis. Je n’oublierai jamais cette première fois au Bunker94, et je garde toujours en tête les raisons qui m’ont poussée à rejoindre communauté techno.

Yes, I was 21 and I had my first ever important gig at this club night. I first played at a friends house party and from there I went to Bunker94 which was a legendary club in Rio. That was the most important place at the time and I felt lucky to have my first gig there which soon after I turned a resident DJ. It was really great because I had first played in front of my friends and that warmed me up for the rest of the night. It helped me to concentrate and keep focused on what I was doing after. The most important thing I remember was after finishing my set. I also got paid and that for me was unbelievable. I was doing something I love and money was the least I was expecting from it. I will never forget that and I always remind myself of the right reasons why I joined this community.

C’est quoi le truc qui a changé chez toi depuis ?

Je pense que depuis, mes choix se sont affinés. Mon son a mûri. Mais c’est quelque chose qui me semble évident, je pense que c’est un chemin naturel d’évolution dans la musique. Puis entre temps, j’ai commencé à produire de la musique donc ma perception a changé. Le son en lui même est toujours le même, c’est de la techno. Mais avec le temps je me suis affiné, comme le vin.

I think my choices became more refined and my sound has matured. But that is obvious because I believe this is a natural path of evolving in music. I also started to produce music so my perception changed. The sound itself has never changed, the core was always techno. It just got refined, like wine.

Tu te sens comment avant de rentrer sur scène ?

Déjà je suis très alerte, je fais gaffe à ce que le matériel fonctionne bien. Une fois que tout est vérifié je vais derrière les platines et je commence à jouer. J’essaie de capter un peu la foule, mais pas trop, je n’aime pas me sentir trop toute puissante. Je préfère laisser la foule appréhender ce que je fais par eux mêmes et juger de s’ils aiment ou pas ce que je fais.

First I feel alert, initial thoughts are always about the equipment working correctly straight away. Once that is sorted I get in the zone and start mixing – I try to read the crowd a little but not so much because I don’t like to feed my desire for power. I would rather let the crowd analyze the change happening and make their own judgement whether they like it or not.

Une boisson particulière qui te met en confiance ?

Non pas vraiment, parfois je mange une banane avant de jouer, ça m’aide à me concentrer.

Et après le show, tu te sens comment ?

Ça dépend de comment c’était. Je dirais que j’ai l’impression « d’avoir fait mon boulot ». Je me sens heureuse et pleine de cette énergie qui me vient du dancefloor. La plupart du temps, le sentiment est vraiment positif, à moins que quelque chose se soit vraiment mal passé.

It depends if it was a good or an unstable performance. I’d say I have the sensation that my job has been done. I feel happy and inspired from the energy exchange with the dancefloor. It is always a good feeling on the majority of the time unless something is wrong with the set up and that will compromise my performance.

C’est quoi qui te rend vraiment heureuse quand tu joues ?

Ce qui me rend heureuse, vraiment, c’est de faire ce que j’aime faire. Et si les gens peuvent se nourrir de ce que je fais et s’amuser, le sentiment que j’ai est encore meilleur.

The main thing for me is to be doing what I love, of course. And if people can feed off what I do and can have fun as well, it is the best feeling ever.

Tu vois des inconvénients dans le fait de faire partie du monde de la nuit ?

Pas vraiment, ça dépend aussi de quel point de vue tu te places. Peut-être que j’ai déjà ressenti certains inconvénients dans le fait d’être une femme, par exemple, étant donné que la pression est encore plus forte quand t’es une femme. Mais les choses s’arrangent, ça s’est amélioré depuis l’époque où j’ai commencé.

Not really, depends on which regards you are asking me. Perhaps I felt disadvantages at times for being a woman since the demand to deliver quality has always been huge. Fortunately it’s a bit better nowadays compared with the time that I started.

C’est quoi qui te manque le plus du Brésil ?

Pour être honnête… les gens. Ma famille, mes amis, puis parfois… la nourriture.

People to be honest. Family and friends, sometimes the food.

Un commentaire sur la situation politique actuelle ?

La situation là-bas est plutôt critique sur le plan économique, le pays est plein de violence et de corruption. Rio est en faillite, trop de choses se passent en même temps. C’est vraiment triste de voir l’endroit d’où je viens sombrer de cette manière…

Situation there is pretty bad at the moment economically speaking, with violence and corruption. Rio is bankrupt and has multiple complicated issues happening all at the same time. It is pretty sad to see the place I came from going on a downward spiral.

D’après toi, pourquoi les gens sortent autant ?

Parce qu’il veulent passer de bons moments ? Ou peut-être pour faire des rencontres, ou trouver un échappatoire à leur routine et leur vie de tous les jours ?

Because they want to have a good time. Or perhaps they want to meet new people or even find an escape from their 9 to 5 job and mundane daily lives. There could be so many reasons.

Tu as une forme de militantisme dans le choix des soirées auxquelles tu joues ? La nuit que tu représentes ?

Je ne parlerais pas de militantisme, mais je dirais que pour moi l’égalité des genres dans le monde de la musique électronique est enfin en train de voir le jour. J’étais super jeune quand j’ai commencé, c’était au début des années 2000 et la scène était dominée par les mecs (surtout dans la techno) et les choses n’étaient pas faciles. J’ai dû bosser très dur pour faire mes preuves, je voulais être prise au sérieux. Le fait que les gens attendent autant de moi me rendait malheureuse, surtout dans le cadre de la production musicale, chose qui n’est pas venue tout de suite à moi. J’ai dû prendre des congés pour développer cette part de ma carrière et je suis sûre de ne pas avoir été la seule à ressentir ça. Du coup, si je devais avoir une cause à soutenir, je dirais que c’est l’égalité des genres et l’accès pour les femmes aux mêmes opportunités et droits que les hommes.

I would not use the word militancy for this matter but I think gender equality in electronic music is finally getting better. I was super young when I started playing, it was an incredibly male dominated environment in the early 00’s (especially in techno) and it wasn’t easy. I had to work hard to prove I was making a point and I wanted to be taken seriously. I suffered when people expected a lot from me, especially regarding production which wasn’t something that came to me really straightforward. I had to take my time off to develop this part of my career and I am sure other female artists must have felt in a similar way. So if there is a cause I support, it will be gender equality for women to have the same opportunities and rights as men in electronic music.

Certaines personnes s’accordent à dire que notre société telle qu’on la connait va sans doute s’effondrer dans une vingtaine d’années. Tu penses que d’ici là les gens sortiront toujours ?

Je n’en ai aucune idée mais j’espère qu’il ne sortiront pas virtuellement, ou sur leur téléphone, mais plutôt avec leur propre volonté de s’amuser !

I have no idea but hopefully not virtually or with their phones and instead with their free will to have fun!

Tu penses que tu seras dans le coin pour les faire danser ?

Encore une fois : aucune idée. Je vis le moment présent, pas le futur.

Again, I have no idea. I live in the present, not the future 🙂

C’est quoi ton plus grand rêve ?

Je le vis déjà mon rêve !

I am living my dream already!


Adeline Journet

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