On les croise quand elles sont au sommet. Perchées à la hauteur de nos expectatives et des rêves ou fantasmes qu’on refoule. De là-haut, belles et fières, solitaires parfois, dans l’excentricité d’un spot de lumière, émouvantes et poétiques, dans la douceur d’un néon de couleur. Les Drags, qui fascinent, quand vient la fête. Les Drags, qui rendent tout plus simple et tout plus beau, quand vient la nuit. Poulette Zhava-Kiki fait partie de ces êtres de grâce qui éclairent la route, sombre et tortueuse souvent, des clubs et autres espaces de libération nocturne. Poulette Zhava-Kiki, fait partie de ces femmes qu’on admire.

Samedi 30 juin, on la retrouve avec son Gang Bambi de l’amour, pour célébrer l’amour, la fête et … la fierté d’être soi, pour de bon, pardi ! C’est à La Java pour un des afters les plus acidulés de cette belle journée qu’est la Marche des Fiertés ! Avant le grand jour, on en apprend un peu plus sur cette diva au coeur étincelant, “morte le 26 avril 1937, une semaine à peine avant d’avoir 40 ans”…

Jean Ranobrac

Jean Ranobrac

Ton prénom ?

Poulette

Ton âge vs celui que tu prétends avoir ?

Je suis morte le 26 avril 1937, une semaine à peine avant d’avoir 40 ans (oui je sais mettre une ambiance morbide dès la deuxième question d’une interview oui). Bon en vrai j’ai 41 ans. Mais chut.

Le premier truc que tu dis pour te présenter ?

“Hey, moi c’est Poulette, c’est marqué sur le collier” (oui là ça tombe à plat mais en vrai j’ai un collier avec marqué Poulette en blings et du coup ça marche)

Mais en vrai tu fais quoi sinon dans la vie ?

En vrai je suis prof de physique à la fac. Mais chut.

Pourquoi ce “nom de scène” ?

J’ai rencontré ma meilleure amie dans une soirée d’intégration en école d’ingénieur, elle était en Morticia Addams, j’étais en “The Crow“. On a commencé à discuter et à un moment elle m’a dit “Hé, mais t’es une Poulette toi en fait !“. Et c’est resté. Quand j’ai commencé à faire du Drag, Poulette était le prénom qui s’imposait. J’ai rajouté le nom Zhava-Kiki pour le jeu de mot “Let’s have a kiki“ parce que c’est une chanson culte et parce que j’avais envie d’un nom qui incitait à venir me parler, je n’avais pas envie d’être une Queen inaccessible. Bon alors le gros fail de l’histoire c’est que personne ne capte ce jeu de mot, et qu’on m’appelle souvent Poulette Tzatiziki. Oh well.

Ta première soirée en club c’était quoi ?

C’était au Queen, je dirais l’hiver 1997-98, avec mes copains/copines d’école d’ingénieur.

Tu peux nous raconter ?

Je me rappelle qu’on était complètement terrorisé.e.s à l’idée de ne pas réussir à passer la physio. Donc on avait sorti le grand jeu en termes de looks (ou en tout cas l’idée qu’on se faisait du grand jeu). Pas franchement en mode “less is more“ donc. Malheureusement (ou heureusement en fait), il ne reste aucun témoignage photographique du résultat. Alors en fait on a quand même réussi à rentrer, et je crois que le souvenir que je garde de cette soirée là c’est plus ça : cette fierté d’avoir passé la physio du Queen.

Tu performais fut un temps, puis tu as arrêté. Tu peux nous dire pourquoi ?

Performer est un bien grand mot. Disons que je me travelottais un peu pour échapper à la masculinité toxique de mon école d’ingénieur, c’était une façon de me singulariser et d’afficher que je me sentais différent des autres. Bon et puis aussi ça me permettait de passer la physio des clubs parisiens. J’ai arrêté parce que la vie. Des études longues, des histoires d’amour, un boulot très prenant, des raisons très banales en somme.

Et pourquoi revenir maintenant ?

Je suis revenue parce que j’ai eu un gros passage à vide il y a deux ans et j’ai eu besoin de trouver quelque chose d’un peu exaltant et libérateur pour sortir de mon trou. J’ai commencé à sortir à nouveau et je me suis rendu compte qu’il était en train de se passer quelque chose sur la scène Drag parisienne. J’ai commencé par être une fangirl de l’ombre et assez vite j’ai eu envie de rejoindre le club et de faire partie de cette scène. Et paf, j’ai débarqué toute seule en full Drag à une Gang Bambi il y a un an et demi. Je n’en ai raté aucune depuis.

Quand on arrête, c’est quoi qui manque le plus ensuite ?

Je n’ai pas ressenti de manque particulier, parce que ma vie était bien remplie par ailleurs. Ce qui est toujours vrai, même maintenant, c’est que quand je sors “en civil”, il peut m’arriver de me sentir terriblement banal. Mais c’est bien aussi de se confronter à ça, de profiter d’une soirée détendue avec mes ami.e.s et de ne pas oublier que je ne suis pas qu’une Drag Queen.

Jean Ranobrac

Jean Ranobrac

À contrario, le truc qui t’a pas manqué du tout, du monde de la nuit, des paillettes etc. ?

Quand tu es en Drag, tu es confronté.e de façon très brutale à l’objectivation du corps des femmes par la société. De façon brutale pour moi en tout cas, parce que ça ne m’arrive pas dans la vie. Les gens (les garçons comme les filles, surtout les cishets mais pas seulement) se permettent de te toucher, de te tripoter, de commenter tes choix de look, de makeup et s’offusquent que tu ne te laisses pas faire. De leur point de vue, tout se passe comme si on leur appartenait et ielles ont vraiment des difficultés à comprendre que ça n’est pas le cas.

“Ça a changé ma vie, et j’aime bien ce que ma vie est devenue, alors je continue.”

Tu choisis comment les soirées pour lesquelles tu performes ?

Essentiellement parce que j’aime bien les gens qui l’organisent, parce que je sais que ce sont des soirées inclusives et bienveillantes, ou parce qu’il y a des artistes que j’ai envie de voir ou d’écouter.

Ton anecdote de soirée la plus géniale/drôle, d’une performance, ou d’une nuit comme une autre ?

La soirée la plus chouette que j’ai passée dernièrement c’était la Hole Inclusive au Debonair. Je me suis préparée sur place, dehors, avec Farfouline et Jésus la Vidange, comme ça le public pouvait nous voir nous transformer. Il faisait beau, le public était bienveillant, l’équipe de Bragi Pufferfish était vraiment aux petits soins pour nous, c’était la soirée parfaite. Juste, il n’y avait pas de lumière pour éclairer nos performances. Ça ne se voit pas sur les photos. D’ailleurs en fait sur les photos on ne voit que la tête de Farfouline qui dépasse du rideau des coulisses, c’est elle la star de la soirée, cette tête est une anecdote de soirée à elle toute seule.

La fête, ça tient quelle place dans ta vie ?

Ça a changé ma vie, et j’aime bien ce que ma vie est devenue, alors je continue.

Ça t’a apporté quoi jusqu’à aujourd’hui ?

Ça m’a permis de rencontrer des personnes que je n’aurais jamais rencontrées autrement. J’ai fait de longues études, j’ai plein de diplômes et j’ai passé la quarantaine, comme la plupart des gens que j’ai longtemps fréquentés. Depuis que je sors, que je fais du Drag, je rencontre des gens qui n’ont pas cet âge, pas forcément plein de diplômes mais qui m’épatent, qui m’inspirent et avec qui je m’amuse. Ça fait un bien fou. Et il me semble qu’ensemble, on est en train de créer une scène vraiment belle à Paris, je suis super fière d’en faire partie et je suis hyper reconnaissante à tout.e.s celleux qui m’ont accueillie si chaleureusement.

Qu’est ce qui pousse un parisien lambda à mettre un pied dehors, un vendredi à 21h pour partir en before ?

Retrouver ses ami.e.s, s’amuser et penser à autre chose que la vraie vie de la semaine, non ?

Qu’est ce qui pousse ensuite à l’after ?

Hahahaha alors là très franchement aucune idée, moi je rentre me coucher parce que ça fait dix heures que je suis maquillée comme un camion volé et six heures que je suis corsetée et perchée sur 15 centimètres de talons. Mes afters à moi, c’est rentrer à la maison avec les copines avec qui je me suis préparée, débriefer la soirée au calme, nous démaquiller, nous doucher, et aller dormir quand le soleil se lève.

Tu es de type qui chope ou qui se laisse choper ?

Je ne me laisse pas facilement choper je crois. Du coup ça veut dire que je suis de type qui chope ? Oui bah alors je suis pas très fort à ce jeu-là parce que je chope pas beaucoup. Oh well.

Tu arrives au bar, c’est quoi le truc que tu commandes direct ?

Une vodka-tonic, le gin ne me réussit pas et la bière est peu compatible avec mon corset.

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Fanny Challier

C’est quoi ton rituel pour te préparer avant de sortir ?

Les quatre heures que je passe à me maquiller, ça compte comme rituel ?

Le remède qui soigne ta gdb du lendemain ?

Œufs brouillés, bacon et Bloody Mary (oui c’est pas vegan oui).

“Les gamin.es d’aujourd’hui sont plus tolérant.e.s, je suis sûre que leurs fêtes seront plus safe que les nôtres.”

“Drogue” dure ou “drogue” douce ?

Poulette Zhava-Kiki : “Moi ma drogue c’est l’alcool, je suis de la vieille école” [air connu]

Ton track de la fête, c’est quoi ?

Lady Gaga, Born This Way

Et celui du lendemain de soirée ?

Alex Beaupain, Je Suis Un Souvenir

Quel type de teuffeur.se seras-tu dans 10 ans, d’après toi ?

Poulette Zhava-Kiki : Je suis morte en 1937, et mon fantôme ne vieillit pas, donc j’imagine que je serai la même ? Ou alors j’aurai enfin trouvé la paix et j’aurai disparu (mais ça j’en doute).

Si tu as des gosses, tu les vois sortir comment dans 20 ans ?

Mes ami.e.s hétéros ont fait des enfants qui sont gentiment en train d’arriver à l’adolescence donc j’imagine que je vais probablement commencer à les croiser sur les pistes d’ici moins de dix ans. Oh God, je suis pas prête pour le concept ! Ce que j’observe chez ces gamin.e.s d’aujourd’hui c’est que la personne que je suis ne leur pose aucune espèce de problème, au contraire. C’est un total non-évènement que je sois gay et le Drag ça les épate. C’était pas vraiment comme ça quand j’avais leur âge. Du coup il me semble qu’on va dans le bon sens, non ? Le fait est qu’ielles sont plus tolérant.e.s, je suis sûre que leurs fêtes seront plus safe que les nôtres.

Tu leur souhaites quoi d’ailleurs ?

Qu’il ne leur arrive rien de mal et qu’ielles soient heureux.ses, évidemment.