Nous étions nombreux, organisateurs-trices, collectifs ou « personnalités » du monde de la nuit à réagir au lendemain de l’élection de Donald Trump afin de proclamer l’importance de ce qui constitue nos soirées respectives : la liberté de faire la fête ensemble quelque soit notre genre, nos sexualités, notre religion ou notre couleur de peau…

Ces réactions reviennent désormais régulièrement. Chaque attaque récente nous pousse, qu’il s’agisse d’Orlando ou du Bataclan, à brandir à nouveau l’étendard de nos soirées comme un rempart aux discriminations, à la violence, à la déprime de cette vie quotidienne qui nous oppresse de plus en plus.

Fort de cette croyance, en partie justifiée, que certaines de nos soirées proposent depuis des décennies des espaces où peuvent se rencontrer tout un chacun avec ses différences, nous en oublions dans beaucoup de cas, le caractère désormais très privilégié, sinon excluant de celles-ci. Nous en oublions par conséquent pourquoi la dimension politique s’en est progressivement échappée.

S’il ne s’agit pas de cracher dans la soupe ou de minimiser le bonheur qu’elles nous procurent, reconnaissons qu’il subsiste des réticences, des peurs à vouloir re-politiser nos soirées :
Celle d’un échec commercial, d’une communication ringarde et peut-être plus profondément, de voir disparaître l’essentielle légèreté de ces respirations, de ces bouffées d’oxygène et de sueur calées entre deux journées d’un quotidien ponctué de plus en plus d’emmerdes.

« Peut-être est-il néanmoins temps de nous interroger sur ce que pourrait être cette « révolution en dansant » »

C’est néanmoins se leurrer que de croire que ces emmerdes se déposent à l’entrée du club ou d’une salle de concert. Les cas les plus récents de discriminations ou d’homophobie émanant du personnel de clubs que nous connaissons ne sont que la partie visible de l’iceberg.
Face à la montée de la peur de l’autre dans la société, qu’elle se cristallise sur des questions de genre, de sexualités, de couleur ou de religion, il est sans doute un peu trop facile que de croire que nos espaces, notre public et nous-mêmes n’avons plus besoin d’être éduqués et de construire ensemble des lieux porteurs de valeurs, valeurs qui ne sont en réalité jamais acquises définitivement.

Aussi sans volonté aucune d’encourager la critique non-constructive, la dénonciation ou l’auto-flagellation envers notre relative passivité (les temps méritent bien plus d’amour), peut-être est-il néanmoins temps de nous interroger sur ce que pourrait être cette « révolution en dansant », formule que nous nous complaisons parfois à répéter un peu trop facilement lorsqu’un média nous interroge.

Des initiatives telles que le festival We Love Green, SMMMILE Vegan Pop ou encore les soirées Fée Croquer sont des pistes qui sont à approfondir et à développer. Elles ouvrent des perspectives en ce qu’elles nous poussent non seulement à élargir un peu nos horizons quant à nos modes de consommation mais également en ce qu’elles réaffirment des vertus de solidarité qui ne se cantonnent plus à apparaître uniquement sur nos statuts facebook.

« Nous sommes une véritable aberration écologique ».

Regardons donc en face les différentes problématiques auxquelles nous pourrions faire face ensemble : qu’il s’agisse de la précarité et de l’exclusion croissante de certaines franges de notre public ou d’un public que nous souhaiterions intégrer sans savoir trop comment nous adresser à lui, (exclusion favorisée par la montée des prix de certaines de nos soirées). Qu’il s’agisse de la compartimentation des soirées LGBTI et du manque de diversité en leur sein. Qu’il s’agisse de cette coexistence qui avait été si « politiquement incorrecte » de campements de migrants aux portes des lieux culturels et clubs de la capitale et qui pourrait aboutir du fait de cette proximité à de plus grands liens avec les associations présentes sur les campements et en centre d’accueil.
Qu’il s’agisse de problèmes écologiques, en grande majorité absents de nos réflexions lorsque nous pensons à l’organisation de nos soirées. Des fournisseurs d’alcool et de softs en passant à l’éclairage, au son et à notre consommation globale en soirée, nous pouvons pleurer sur la disparition de 57% des espèces animales et le réchauffement climatique le lendemain avec la gueule de bois mais nous sommes une véritable aberration écologique. Penser les conditions d’émergence d’un véritable « green clubbing », alors que l’électricité et l’énergie de manière plus générale deviendront un véritable enjeu dans les décennies à venir mérite plus qu’une attention distraite et quelques éco-cups (encore trop rares d’ailleurs).

Alors oui, réfléchir à ces dimensions socio-environnementales prend du temps, demande des efforts au regard des contraintes actuelles, des exigences constantes de rentabilité, du prix des artistes, du fonctionnement des salles etc. Si nous ne pourrons pas y répondre facilement, s’y pencher véritablement collectivement ne pourra que nous permettre de nous inscrire plus durablement dans des sociétés dont nous reconnaissons tou-t-e-s l’instabilité croissante.

« Nos soirées constituent effectivement des respirations dans l’air vicié »

Enfin, je terminerai là-dessus (sur une opinion qui n’engage que moi), nous ne mesurons pas notre potentiel et l’aide que nous pourrions apporter. S’il est une réalité actuellement, c’est bien que de nombreux mouvements militants galèrent tous les jours à se faire entendre par le gouvernement et la population. Réfléchir aux moyens de toucher et de s’adresser à des générations plus jeunes, que cela soit par le biais d’espaces de sensibilisation à l’entrée, de mise en place de dons aux associations, de prises de paroles entre deux lives, entre deux drag-shows etc… ces générations qui se bousculent à nos soirées et qui sont parfois les premières à vouloir être créatives et à descendre dans la rue si on les y encourage méritent que l’on invente de nouvelles formules pour elles.

Parce que nos soirées constituent effectivement des respirations dans l’air vicié, elles peuvent également devenir des bouffées d’espoir, qui soit dit en passant, adouciraient un peu notre pessimisme et notre colère, souvent fébrilement évacués le temps d’une soirée en apparence déconnectée de nos réalités…

CY, collectif Fils de Vénus.

crédit photo cover : Julien Mignot – We Love Green