Les anti-héros, ceux qu’on adore, ceux qui nous font frémir quand leur disque passe, ceux qui nous mettent les poils quand leur set commence, ceux dont chaque nouveau track est une surprise. Drvg Cvltvre, aka Vincent Koreman, depuis ses Pays-Bas natals, fait partie de ceux là. Pas sa langue dans la poche et une envie, un besoin, de pousser la musique, la composition et le live, toujours plus loin. Pas sa langue dans la poche, un franc parler qui rend subitement coi, un amour infini qui laisse en émois. Pas sa langue dans la poche, y’a pas que la musique dans la vie, y’a aussi ceux qui savent en parler derrière.

« Fuck Red Bull, Fuck Boiler Room », fuck l’industrie de la musique. Ce sont ces mots qu’on retient après un échange avec le néerlandais qui, discret depuis toujours, mais connu pour ses coups de gueule et sa liberté de ton, est un des marginaux de la scène. Vincent Koreman n’est clairement pas à vendre. La musique n’est pas une industrie. Et c’est peut-être de lui, dont on se souviendra, dans 50 ou 60 ans, quand on se retournera sur ce qui a été fait de bien et sur ceux qui ont résisté. Résiter à quoi ? À la tune, au star-system, à la capitalisation de cette arme belle et à protéger qu’est la musique, aujourd’hui plus que jamais.

Pas un hasard, donc, de retrouver Drvg Cvltvre en tête d’affiche de la toute première édition de Chosen Family. Orchestrée par le collectif de mode GAMUT, cette petite révolution nocturne de pas moins de huit heures prendra forme vendredi 27 juillet prochain à La Station-Gare des Mines et comptera à son affiche Nene H la berlinoise, Descente ou encore Myako, DJ Pute Acier, Marai, Front de Crypte ou F/cken Ch/potle.  Au rendez-vous, un esprit libéré, punk comme il se faut, alternatif et pointu. Chosen Family fait partie de ces organisateurs de soirée qui réfléchissent à leur line-up, et comme le souligne Vincent Koreman un peu plus bas, c’est rare, et précieux. En attendant de gagner des places via notre agenda, ou de prendre ta prévente, on patiente une semaine avec ces 10 minutes de lecture dont tu sortiras forcément… mieux dans ta tête.


And if you wish to read the english version : DRVG CVLTVRE : “IN THE NETHERLANDS ? LOT OF BIG FESTIVALS THAT BOOK THE SAME SHIT OVER AND OVER”


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Vincent, tu fais quoi là tout de suite ?

Vincent : Je suis au travail, je suis curateur au Musée Stedelijk à Breda (Pays-Bas).

Pourquoi ce nom d’artiste, Drvg Cvltvre ?

Ce nom, c’est un peu un accident, je ne pensais vraiment pas le garder sur le long terme, mais je sortais mes premières prods et je devais trouver quelque chose, du coup j’ai repensé à cette interview que j’avais donnée dans les années 1990 ; je me souviens que le journaliste m’avait demandé ce que je détestais dans les soirées techno. Et j’avais répondu : la culture de la drogue.

C’est quoi pour toi, la « culture de la drogue » ?

Des gens qui ne cherchent que la jouissance et qui ne sont intéressés que par le fait de se déchirer la tête sur du boum-boum et n’ont rien à foutre de qui joue, de l’héritage de la musique jouée, de la complexité des mélodies, des arrangements, des paroles…

Tu te souviens de ta première soirée ?

En fait, je ne sortais pas vraiment avant de me mettre à jouer. J’entendais la musique house et new beat à la radio, et c’est à ce moment là que j’ai compris que je voulais mélanger les deux. J’ai commencé à mixer à 16 ans, c’était en 1988 et tout ce que je pouvais me payer c’était des cd compiles pas chers. Je me souviens, j’avais demandé au mec de la boutique de disques de commander n’importe quoi avec écrit new-beat sur la pochette, et il l’a fait, du coup j’ai pu jouer cette musique dans la boutique. Ce soir là il n’y avait qu’une machine à fumer et un stroboscope, l’endroit s’est très vite rempli au fur et à mesure des semaines. Un an plus tard c’était fini, mais ce fut vraiment un lieu très particulier, dans une petite ville et je pense qu’il a eu un impact, même petit, sur les gosses des environs tout au moins.

C’est quoi le truc qui t’avait marqué le plus à l’époque ?

D’essayer de mixer avec deux vieilles platines et de réussir à gérer la machine à fumée. Je me souviens aussi que les verres étaient gratuits pour le dj, mais vu que j’étais super jeune ils m’avaient limité à 10 verres seulement…

Pourquoi tu sortais ?

Parce que je m’ennuyais ? Il n’y avait rien d’autre à faire dans cette petite ville… Je jouais aussi dans un groupe de punk. On jouait beaucoup dans les environs et les gamins du coin adoraient ce qu’on faisait. Tu sais, dans une petite ville, tous les marginaux traînent ensemble. Du coup tous les punks, les gens du métal, les gays, ceux des frees, de la new wave, tout le monde faisait partie de la même team des « anti-mainstream ».

Et vous faisiez quoi ensemble ?

On traînait, on discutait, en fumant des joints et en buvant des tas de canettes de bière…

C’est quoi qui aurait pu tout gâcher à l’époque ?

La seule chose qui aurait pu tout gâcher, aurait été que… je reste là-bas. C’était d’un ennui mortel, je ne m’y sentais tellement pas à ma place…

Tu écoutais quoi comme musique d’ailleurs dans cette ville mortelle ?

The Birthday Party, The Ramones, Bad Religion, UK Subs, puis des compiles de hip-hop, c’était les débuts, des compiles de musique urbaine et tout un tas de new-beat.

Tu as changé ta manière d’écouter la musique, maintenant que tu la joues ?

Non, pas vraiment non. Alors oui, parfois j’entends quelque chose et je me dis direct « ton synthé est pré-réglé putain d’enfoiré de flemmard… » mais la plupart du temps j’écoute de la musique qui m’émeut simplement. J’essaie de rester en dehors de la musique qui ne me parle pas.

« Je ne laisserai personne parasiter ma musique »

Tu es vraiment considéré comme un punk dans la scène électro, pourquoi ça d’après toi ?

On va dire que j’affirme ouvertement mes points de vue politique (comme chaque tous les artistes DEVRAIENT LE FAIRE) et j’assume qui je suis, ce que je fais et ce qui ne me plaît pas. Si on m’envoie une promo et que c’est de la merde, je n’aurai pas peur de te le dire. Je ne suis pas dans la musique pour me faire des ami.e.s.

C’est quoi qui t’a poussé à mettre des tracks en téléchargement gratuit sur ton compte Soundcloud ?

Tu sais parfois, t’as tellement envie de sortir un morceau que tu n’as pas toujours le temps ou la patience d’attendre qu’un label veuille bien accepter de le sortir. La musique est communication, et parfois, je me trouve dans l’urgence de communiquer mon message à moi. Je me fous de l’argent dans ma musique. Enfin ça compte, je n’ai pas pour vocation de financer un trafic d’arme avec, mais je me sens à l’aise avec l’idée de « faire don » de pas mal de mes morceaux.

C’est quoi qui a changé chez toi depuis tes débuts ?

C’est une question vaste et difficile. On va dire que le plus grand changement chez moi est qu’aujourd’hui je suis papa d’une petite fille et que je suis marié à ma femme depuis dix ans. On se considère tous les deux comme une meute de loups, et le petit louveteau qui est né nous donne plus de responsabilité dans la protection de notre meute. Je suis très protecteur et je n’ai aucun problème avec l’idée de tout quitter, ma maison, mon job et de laisser tout derrière si la meute en question est en danger.

« Fuck Red Bull, fuck Boiler Room, fuck l’avidité du business »

Autre chose : tu sais, dans le passé, j’ai signé sur pas mal de labels qui exigeaient de moi des trucs stupides qui ne servaient en rien ma musique. J’ai toujours été très actif politiquement mais depuis quelque temps je réalise aussi qu’il y a des choses que JAMAIS je ne ferai désormais. Fuck Red Bull, fuck Boiler Room, fuck l’avidité du business. Je ne laisserai personne parasiter ma musique et c’est quelque chose qui en changera jamais.

C’est quoi les trucs qui vont pas, selon toi, dans l’industrie musicale dont tu fais partie ?

Justement, je ne me sens pas appartenant à cette industrie. LA MUSIQUE N’EST PAS UNE INDUSTRIE. C’est un sentiment qui transcende, une émotion avec laquelle tu peux communiquer. Qui te fait apprendre, évoluer, qui t’offre l’opportunité de t’évader, même temporairement, la musique te donne de l’amour et de la haine. Ma musique n’a pas de prix.

Et la scène hollandaise on en pense quoi ?

Rien ne va. Les gros festivals néerlandais passent leur temps à booker les mêmes merdes, encore et encore. ADE (Amsterdam Dance Event) programme les mêmes merdes chaque année. Un line up fait que de mecs, qui ne jouent qu’à 130 bpm et passent la nuit à balancer leur techno autoroute de merde. Putain c’est un enfer.

Bon du coup, tu sors pas vraiment en dehors de tes dates si ?

Non, pas souvent. Quand je ne joue pas, j’aime aller au théâtre, aller voir des performances, de la danse contemporaine ou expérimentale. J’écoute beaucoup de musique dub, et j’essaie de voir un maximum de concerts de dub possible. J’écoute aussi de la musique classique, mais les concertos sont encore plus emmerdants que les soirées techno.

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« LA MUSIQUE N’EST PAS UNE INDUSTRIE »

Pourquoi les gens font autant la fête en 2018 ?

Parce qu’il n’ont rien à faire. Achète juste quelques canettes de bières, va traîner quelque part, laisse ton PUTAIN DE TÉLÉPHONE À LA MAISON, et raconte des conneries avec tes potes. Regarde les gens qui sont autour de toi et apprends à voir véritablement, à comprendre les gens qui t’entourent. Partage tes envies, tes rêves, et amuse toi.

Il fut un temps en Europe où faire la fête était super politique, tu penses que ce temps là est dépassé ?

Oui, je crois que l’ère de la FREETECHNO est en partie terminée. C’était une bonne façon de faire la fête, vraiment. Chez moi, c’était les crew Wirwar et ZMK qui menaient le game avec leurs raves dans les bois à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Il y avait un sentiment d’urgence dans tout ça, à chaque teuf ils collectaient de l’argent pour une cause, pour des gens ou autre chose. C’était trop bien, et ça devenait même encore plus intéressant quand les djs se mettaient à jouer autre chose que de la techno.

Il y a un côté militant dans ta musique ou ta façon de voir la nuit du coup non ?

Je suis trop vieux pour faire partie du monde de la nuit. Je soutiens le progrès et la diversité. Les organisateurs de soirée devraient donner aux jeunes artistes inconnus la chance de se faire connaître et ne pas chercher la facilité dans leurs programmations. Ne jamais choisir le chemin de la rentabilité.

« La chose la plus magnifique au monde ? Un soupir d’enfant dans son sommeil. »

N’importe qui peut booker une nuit MORD records ou PERC TRAX. Mais prendre le temps de réfléchir à un line-up où existe une véritable parité, qui soit bien équilibré au niveau de la diversité des univers musicaux, qui ait un warm up et un closing cohérent, c’est autre chose. Il existe tant de jeunes qui font de belles et nouvelle choses. Du code musical à l’Algorave (musique générée en direct par langage informatique) en passant par ceux qui fabriquent leurs propres synthés et amènent à la scène musicale leur propre et très personnelle éducation musicale… Avec tout ça, continuer de choisir la facilité ne fait vraiment aucun sens.

Qu’est ce que t’apporte la nuit que le jour ne t’apporte pas ?

La nuit, c’est calme, le téléphone ne sonne pas, la petite est dans son lit, paisible, ma femme dort. La chose la plus magnifique au monde ? Un soupir d’enfant dans son sommeil. Si je ne devais entendre d’un son jusqu’à la fin de ma vie, ce serait ça, un soupir d’enfant.

Tu penses que les gens feront la fête comment dans 20 ans ?

J’espère qu’ils continueront de se parler. Mais je pense que ce sera plus ou moins similaire à ce qu’on a aujourd’hui. Peut-être même avec quelques connexions humaines en moins. Des machines qui te servent ton verre, des scans de rétines pour rentrer en club… Des robots à la place des videurs. Des fêtes moins personnelles et nettement plus coûteuses. Le capitalisme et son avidité sont en train de tout détruire.

Tu seras toujours dans les parages ?

Oui, je serai là. Je dois continuer à faire de la musique, je ne peux pas m’arrêter. Ça me permet de garder pied. Mais peut-être que je jouerai… plus tôt dans les soirées, ou que je jouerai dans d’autres conditions, différemment quoi. Je garderai ce nom de scène pour le moment, cela ne ferait pas sens si je changeais à nouveau, mais je crois que d’ici 20 ans j’aimerais jouer un peu plus sous mon véritable nom, Vincent Koreman-Lavoir et que je mettrais plus en avant mes travaux de composition au piano.

Pour finir, tu jouerais quoi si on était en 1997 et qu’il était 4 heures du mat’ en soirée ?

Source Direct – Stone Killer

Et s’il était 20 h, en 2001 ?

Curley – Have An Axe To Grind

Et à 8 h du matin en 2050 ?

Prince Far I – Deck Of Cards