Les Nuits Sauvages

Crame : « Pourquoi pas demain la fête sans se toucher, sans se parler de trop près et sans rouler des pelles » – Heeboo

Crame : « Pourquoi pas demain la fête sans se toucher, sans se parler de trop près et sans rouler des pelles »

Culture Club - Juin 18, 2020

Écrire un livre, beaucoup y pensent. Peu le font vraiment. Parce que la pression des premiers mots. Celle de la page blanche. Celle des derniers mots, aussi. Puis celle, terrifiante, de la légitimité. « Qui suis-je pour raconter ? ». Et à l’heure où pas mal d’auteurs prennent la parole pour de mauvaises raisons, d’autres, à l’image de Crame, DJ, organisateur et figures des nuits queer et sauvages parisiennes, ont profiter de ce confinement sans nom, pour poser des mots et raconter simplement, intimement, sans prétention. Dans Quand Tu Clubbais, Crame donne la parole à une époque, et c’est sorti hier !

Dans Quand Tu Clubbais, petit livre de la taille d’un flyer, auto-édité et sorti mercredi 16 juin 2020, Crame raconte le monde de la nuit, quasiment en huit clos, dans les années 2010. Comme si la nuit appartenait désormais au passé, Crame, mis en image par l’illustrateur sombre et engagé Kaverhne, raconte : lui, l’autre, elle, tout ce qui a lieu entre, le dancefloor, la foule, les hormones, l’érotisme, les brèves banalités, la violence, ce qui va, ne va pas, l’âme d’une époque, le désir, la danse, la donation de soi au moment, ce qui ne finit jamais, ce qui est éternel, les diamants. C’est joliment ficelé, c’est beau et brut, humble, sans vanité autre que celle de raconter l’instant volé à la mort, le sursaut de vie. Nos nuits sauvages. Romanesques et désenchantées.

Quand Tu Clubbais est disponible à l’achat sur le site de Kavehrne pour la somme de 10 €, mais avant de lire, on avait quelques questions à poser à Crame.

Tu peux nous dire dans quel contexte tu as commencé ce livre ? Dans quel état d’esprit ? Il t’a pris combien de temps ?

Pendant le confinement, quand le clubbing était interdit et qu’on avait l’impression qu’il n’allait jamais revenir, j’ai posté des statuts facebook, des pavés comme je fais parfois. J’y dressais des portraits de clubbers fictif·ves, ou je décrivais des moments typiques de nos expériences en club, et je parlais de tout ça au passé, comme d’un loisir qu’on avait dans une époque lointaine.

« Le clubbing est éphémère, fragile et on n’y attache pas beaucoup d’importance en général, en tant qu’individu et en tant que société »

Vu que j’avais du temps libre (je travaille dans la nuit, donc je n’avais plus aucune activité) et que j’avais davantage de choses à raconter que quelques statuts Facebook, j’ai développé le truc et j’ai décidé d’en faire un objet mignon en papier : un petit livre de la taille d’un flyer. J’ai sollicité Kavehrne pour faire les illustrations et la mise en page.

C’est ton premier livre ? Qu’est ce qu’on ressent quand on écrit les derniers mots de son premier livre ?

C’est la première fois que je franchis le pas de l’imprimerie. Ecrire les derniers mots, ici, c’était surtout décider à quel moment j’en avais dit assez. Habituellement, je suis trop timide ou impressionné pour me dire que ce que j’écris vaut la peine d’être publié. Là j’ai tenu à ce que ce soit un petit truc, modeste et sans pression. J’ai le sentiment que j’ai réussi à développer en quelques dizaines de pages une certaine vision des choses de la nuit. L’excitation a grandi quand Kavehrne, l’auteur des illustrations de couverture et intérieures, m’a montré ses dessins, et quand c’est devenu un objet.

Un livre, dans ta « jeunesse », qui t’a donné envie, un jour, d’écrire ton premier livre ?

Le livre que j’ai envie de citer est Les Vagues de Virginia Woolf mais il m’a plutôt donné envie de jeter Word dans la corbeille de Windows 98 parce que jamais je ne réussirai à parler de ce qui se passe dans la tête et la vie d’un personnage comme elle le fait.

Tu l’a relu depuis la dernière relecture qui clôt l’histoire ? Comment on s’empêche de pas relire dix mille fois et de pas réécrire dix mille fois ce qu’on a déjà écrit ?

Grâce à la magie de la deadline. J’ai commencé fin avril, j’avais envie que ça paraisse avant la ré-ouverture des clubs et avant les départs en vacances. J’aime bien les lectures de vacances.

Un livre sur le clubbing, ça manquait au paysage littéraire ?

Je ne connais pas trop le paysage littéraire. Mais j’ai l’impression que les années 2010 ont encore très peu été racontées, alors qu’elles ont été une époque très riche et, disons, romanesque – il suffit de parcourir les archives d’Heeboo pour s’en rendre compte.

Y’a un message en particulier que ce livre a vocation, pour toi, à faire passer ? Un truc qui te tient à coeur ?

Le clubbing est éphémère, fragile et on n’y attache pas beaucoup d’importance en général, en tant qu’individu et en tant que société. J’aimerais que les lectrices et lecteurs reconnaissent dans le livre, même de manière très partielle et succinte évidemment, leurs vécus et leurs identités très divers, et se disent que ces nuits passées dans des sous-sols moites ne sont pas rien : c’est profond et c’est heureux.   

Un extrait, celui que tu veux, à partager avec nous ?

Les illustrations, c’est qui, comment, ça vient d’où ?

J’ai embarqué un ami à moi dans ce projet, Kâveh aka Kavehrne. Il dessine, il tatoue, il fait des trucs, plutôt militants en mode queer/acab en général, et sombres. Il a commencé par faire le dessin de la couverture que j’ai adoré, et des dessins en pages intérieures axés sexe et drogue.

Pourquoi l’auto-édition et ne pas chercher une maison d’édition ?

Pour l’instant, le monde de l’édition ne m’intéresse pas. J’ai plus envie de faire ce que j’estime être cool dans mon coin sans rien demander à personne.

Tu penses qu’on va pouvoir bientôt re-faire la fête ? Comment ? Dans quel état d’esprit ? Le monde d’après sera-t-il si différent du monde d’avant ?


Franchement, je n’en sais rien. Il y a eu plein de moments dans l’histoire où de la distance s’est immiscée : le cinéma où un écran remplaçait la scène, la télévision où le salon remplaçait la salle, les discothèques où des disques remplaçaient l’orchestre, le sexe avec capote généralisé jusque dans les saunas gays les plus débridés. Pourquoi pas demain la fête sans se toucher, sans se parler de trop près et sans rouler des pelles. Disons que pour l’heure, je préfère l’option où on trouve un vaccin. Quant aux discours de type monde d’après = on fait les choses différemment car on a pris conscience de plein de choses, pour moi c’est du bullshit. On savait déjà avant tout ça, ce qui n’allait pas, et on va continuer d’essayer de changer les choses à notre niveau et de faire pression sur les autres.

Quand Tu Clubbais est disponible à l’achat sur le site de Kavehrne pour la somme de 10 €

Adeline Journet

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