On l’a tous eu dans notre bande de potes, ou même croisé, chaque vendredi, chaque samedi, à chaque teuf, accroché à un poteau, la lèvre inférieure dégoulinante, le regard vide et le cheveu humide. Le mec qui n’est jamais sobre, il est connu, invité, espéré, reconnu, attendu pour ça ! Pour l’animation, la bonne humeur et l’ambiance générale. A tel point qu’en fait, quasiment personne ne connait ni son prénom, ni son âge, ni son matricule…

On le surnomme Karim, Josef, Martin ou Luke. On se trompe à chaque fois, évidemment, à force de pseudos et d’apostrophes pour ponctuer ce qu’il lui reste de “phrases”, le mec sait jamais comment il s’appelle. Posez lui la question, selon l’humeur, la tendance ou même la substance consommée, le prénom va et vient, plein d’artifices, d’une envie à l’autre, la bouche toujours bien remplie, la langue brillante et le verre qui gigote.

Mais des mecs jamais sobres il y en a plusieurs types : on en définira deux ! Y’a le mec qui tient bien, chargé comme une caisse après braquage, droit comme un piquet, et dont on devine toujours la dose d’alcool, à la pupille ultra-dilatée et au regard éparpillé. Puis il y a celui que l’on voit, que l’on sent à des kilomètres, que l’on entend même, débarquer à pleine bourre dans la file du club, dépassant le « simple gueux » avec prétention. Ignorant les rouspétances dans la queue. Gauche, droite, gauche, d’un corps à l’autre, le mec rebondit d’une soirée à l’autre, il est partout et nulle part à la fois, tu le vois, tu le vois plus, plus qu’un corps livide qui serpente entre verres volés et baisers renversés.

« Karim, tu l’aimes tellement, qu’en soirée, tu sais plus comment faire pour t’en débarrasser »

Ce dernier, nous l’appellerons Karim. Karim, il a l’alcool qui rime dans la bouche et trébuche dans les pieds. Karim c’est ce bon pote auquel tu fais gaffe les deux premières heures, et que tu lâches comme un chien, après le 5e verre renversé sur ton pull Margiela. Karim c’est le mec qu’on adore, en général, puis qu’on déteste quand il est mal. Là, à s’asseoir dans le métro, par terre, en tailleur, le coeur qui flanche et la mèche pleine du vomi de la vie, à insulter la terre entière et à plus vouloir bouger. Karim c’est le mec qu’on adore, en général, puis qu’on déteste après sept séries d’insultes lancées la bave aux dents et respectivement à : videur, caissières, meuf du vestiaire, BG croisé dans l’escalier qui a jamais voulu l’baiser, barmaid, monsieur-pipi et random girl du fumoir. Karim, tu l’aimes tellement, qu’en soirée, tu sais plus comment faire pour t’en débarrasser. Parce qu’en vrai, Karim, quand tu bois des cafés et fumes des clopes avec lui, qu’il te parle de Sartre, de ses amours de musée et de son mal de vivre, de ses envies de s’barrer et d’se soigner, il est bien beau Karim. Quand il danse aussi, qu’il te fixe l’air étrange sans plus trop te voir, y’a ce truc, rempli des vices et des belles noirceurs de nuit, qui t’empêche de l’détester pour ce moment un peu crade où il te défonce le pied. Pour ces moments un peu gênants où le mec tient clairement plus debout. Puis pour tous ces ridicules verres allongés à 5h30, l’air de dire “juste encore un”.

L’autre mec, celui qui tient, on le sait parti loin loin, mais personne voit trop rien. A peine dans la queue du club, le mec titube, mais toujours en rythme. Le mec a le corps qui branle sale, mais toujours avec classe. Jamais repéré par les videurs, Josef (oué on va l’appeler Josef) a l’habitude désormais. Déjà quatre loooongues années qu’il arpente tranquillement et nonchalamment les escaliers, couloirs, pissoirs et dancefloors des clubs, sans jamais, non JAMAIS rien laisser paraître. Il tombe par moment, mais toujours avec soin, sur la fille ou le mec de son choix. Ou le corps qui, en bref, le soutiendra. “Oups ma main sur ton épaule”. “Oups mes lèvres dans ton cou”. “Oups mes jambes contre les tiennes”. Clairement, Josef a le sourire et la décadence qu’il faut pour.. ne jamais rentrer seul.

Ces mecs là, t’y penses pas trop, parce qu’ils font partie du décor, partie de la fête, et sans eux, la nuit s’arrête. C’est le jour où t’en croises un au détour d’une rue, sobre et calme comme un moineau, le teint presque pas gris, le sourire hésitant et l’oeil presque pétillant, le manteau bien posé, l’épaule tenue, le cou droit, que t’en restes pantois. C’est bien là, à ce moment exacte de la journée que tu réalises, avec triste amusement, que c’est sans doute la toute toute première fois, que tu lui parles plus de 3 minutes d’affilée, sans effluves de gin tonic dans le nez, sans sa main qui s’arrête de longues minutes sur ta poitrine pour des « mmmmmeeuuufff j’t’aaaaiiiiime troooooooooppppppp ». Toute toute première fois qu’il ne détourne pas le regard 57 fois à la s’conde. Toute toute première fois qu’il s’éloigne avec un « ciaooo byyyee bb » sans trébucher, la voix quasiment claire, la classe à toutes épreuves ! Enfin, presque. Parce que demain soir, tu sais déjà où le trouver. Prêt pour le buchet. Haaaaa. Joli petit mouroir que la nuit parfois… !

Illustration by Paillette