Illnurse. Une belle discorde. Un paradoxe qui interpelle. Une dystopie des enfers. Un présage du pire. À l’image de la musique de l’ancien Das Terror. Illnurse, ce qu’il aime c’est frapper fort. Pas frapper pour rien. Mais marquer les esprits. Frapper pour un défouloir exhutoire. Et l’authenticité. L’authenticité d’un son qui s’inscrit dans le moment. Et dans la durée. Pas la techno pour la techno. Son amour, c’est l’indus, et l’EBM. Illnurse. Tout détruire pour reconstruire. À vif.

Infirmier et papa. Qui l’aurait cru ? Trêves de clichés, Illnurse fait partie de ces dj et producteurs récemment apparus sur les meilleurs line-up indus de ta région depuis Container en 2013. Illnurse atteste d’une bonne soirée. Pas besoin d’un dial. Ni d’une piqure. Juste d’une connexion entre indus et EBM. Des voix qui vibrent et martèlent. Des kicks implacables pour assouvir une soif de bordel générationnelle. Illnurse, c’est également une réflexion profonde sur la nuit d’aujourd’hui.

Invité par la célèbre, puissante et libéré Possession samedi 9 juin, il jouera au côté d’Helena Hauff, de Tafkampet et Thomas P. Heckmann. Difficile à rater comme date. Alors pour nous, Illnurse, aka Fred, revient sur ses premières dates, ses premières amours, sur les jeunes d’aujourd’hui, le monde merdique qu’on soigne à peine avec la nuit, puis sa vision de l’après.

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Quand tu dois te présenter à quelqu’un que tu ne connais pas au beau milieu de la nuit, c’est quoi la première chose que tu balances ?

Illnurse : Une vanne. Sans doute un truc hyper désagréable lancé sur un ton super sérieux. Juste pour le plaisir de trasher gratuitement. Puis un grand sourire de con. Ça fait le tri dans les gens ce genre d’approche, soit ça les fait marrer, soit pas du tout.

Un track pour te présenter ?

Mon remix de DJ Varsovie sur le dernier Intervision ? Je trouve qu’il définit assez bien la direction que je prends en ce moment dans la musique.

Pourquoi ILLNURSE ? Comment on choisit un nom de scène ?

Dans la vie normale, je suis infirmier en anesthésie réanimation, ça me faisait marrer de choisir un nom qui fait lien entre deux mondes qui sont diamétralement opposés. Choisir un nom de scène permet d’être quelqu’un d’autre sur scène, je trouvais amusant le clin d’oeil à la réalité. Quand les gens comprennent mon nom de scène leur réaction est souvent amusante. Ça semble évident d’un coup.

Tu te souviens de tes toutes premières fêtes ?

J’ai commencé à sortir en 2007, en club sur Paris principalement. C’était la grande époque de la “French Touch 2.0” et j’étais fan de l’électro ultra saturée de l’époque, produite par des artistes comme SebastiAn, Justice, Mr Oizo, Boys Noize… Aujourd’hui ça peut paraître hyper bateau vu les machines commerciales que sont devenus ces artistes, mais à l’époque ils jouaient au Social Club ou à la Boule Noire devant 300 personnes, et c’était le bordel ! On dansait pas, on sautait les poings en l’air, la mâchoire serré et les sourcils froncés, on faisait des pogos et on attendait le moment où le DJ faisait son slam. On était carrément plus proches du concert de rock que du clubbing. Pourtant dès qu’on se retrouvait au fumoir tout le monde était hyper sympas, tous les gens se mélangeaient, surtout. J’ai l’impression qu’à l’époque il n’y avait pas vraiment de groupes de fêtards bien définis et identifiés comme aujourd’hui.

C’est à ce moment là que t’as commencé à jouer ?

C’est à I Love Techno à Gent en 2008 que j’ai eu le coup de foudre pour la techno. J’étais parti là-bas pour écouter de l’électro, mais j’ai suivi des potes plus vieux, qui m’ont emmené écouter Len Faki : j’ai pris une tarte !
À l’époque, la techno qu’il jouait était beaucoup plus hard qu’aujourd’hui. Il s’est radouci papi. Tiens, pour l’anecdote il lui manquait une dent devant, et il souriait tout le temps. On aurait dit un pirate. J’ai encore un souvenir hyper précis de lui en train de jouer « stranger to stability – podium mix » et de moi qui demande à mon pote « c’est qui déjà ce DJ? c’est quoi déjà la track ? ». J’ai redemandé le nom de la track à mon pote toute la soirée. Au final j’ai pas décroché de cette scène.

À ce moment là je mixais à gauche à droite dans des petites soirées sous le pseudo “Das Terror”. J’ai joué un bon moment dans des soirées privées principalement… des petites caves, des petites teufs à la campagne… Progressivement j’ai arrêté de digger de l’électro, les artistes que j’écoutais commençaient à virer EDM / commercial. Ils incorporaient dans leurs morceaux des “voix de putes”, donc j’ai lâché l’affaire. C’est dans la techno que j’ai continué à trouver ce que je cherchais.

“J’avais une sacrée envie de pisser, parce que j’avais pas pensé à le faire avant de jouer !”

Les choses sérieuses ont commencé quand j’ai rencontré Dj Varsovie à la Techno Parade de 2012, un ami commun avec Panzer. Ils avaient un collectif avec notamment BLNDR (Hypnus records) et faisaient des soirées privées qui défonçaient. C’est comme ça que j’ai intégré le collectif Container. Quand ces soirées privées ont pris plus d’ampleur, on a commencé à organiser des teufs en squats, et c’est là où j’ai commencé sous ILLNURSE.

Ill nurse veut dire “infirmière malade”. C’est quoi ta plus grande pathologie ?

J’ai un sale trouble du déficit de l’attention. Répondre à cette interview m’a pris tellement de temps. J’ai commencé, puis j’ai écouté de la musique, je suis parti jouer un gig à Londres, j’ai fait à manger, je me suis rappelé qu’il fallait que j’aille acheter des clés usb.. c’était quoi la question déjà ?

Tes premiers amours musicaux, c’est quoi ?

J’étais fan de punk et de métal au collège. En fait je crois que j’ai toujours été attiré par les sonorités agressives, et la musique sur laquelle tu te défoules de manière générale. Le premier gros coup de foudre musical c’était pour Rage Against The Machine, l’album Evil Empire. Le disque commence avec un son un peu noisy, une voix qui scande un truc, puis là, roulement de caisse claire, et là gros kick, grosse basse. PAF !!

C’est quoi ta dernière GROSSE GROSSE découverte ?

En techno ma dernière GROSSE GROSSE découverte c’est peut être ce qui se fait en Grèce en ce moment. Des artistes comme le duo VOFA (composé d’ANFS et Sawf) et tout ce qu’ils sortent sur Pi Electronics ou Vanila Records. J’adore leurs sonorités. C’est hyper riche, ton oreille se balade sur plein d’oscillations différentes. C’est full distorsion, sans tomber dans un truc facile. C’est pas très rapide d’ailleurs, autour de 128 – 130 bpm max. C’est comme ça que j’apprécie vraiment la techno industrielle.

“On ne croit plus ni en la politique ni en la façon dont le monde est régi, on a besoin de se sortir la tête de toute cette merde.”

En post punk c’est sur le groupe Blind Delon que j’ai flashé. J’ai rencontré Mathis lors d’une date que l’on jouait ensemble, c’est comme ça que je me suis intéressé à sa musique. Et je suis hyper fier de figurer à leur côté comme remixeur sur le dernier EP de Dj Varsovie.

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique aujourd’hui que tu la joues ?

Comme tous les DJ je pense. Je suis constamment en train de faire des playlists, screenshots des morceaux sur youtube ou spotify pour les retrouver après, je passe des heures sur Bandcamp ou chez Techno Import… En fait je crois que je passe mon temps à survoler les morceaux. Je les écoute vraiment une fois que je les ai achetés et que je les joue une première fois. En fait il n’y a que dans les transports en commun que «j’écoute» vraiment la musique, mais ce n’est pas de la techno.

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Ton premier dj-set, tu t’en souviens bien ?

On va dire que mon premier DJ set en tant qu’ILLNURSE et devant un vrai public c’était à la toute première Container en squat à Arcueil en 2013. Je jouais le closing, donc j’ai passé toute la soirée avec le méga trac. Je mixais depuis quelques années déjà, mais là il fallait tenir trois heures et devant 300 personnes. Comme un débutant je pensais que tapper des trucs m’aiderait à vaincre le trac et la fatigue… pour le trac peut-être un peu, mais je me souviens que j’ai terminé mon set avec les doigts complètements crispés. Et j’avais une sacrée envie de pisser, parce que j’avais pas pensé à le faire avant de jouer !

Tu fais partie des dj gros fêtards toi non ?

Je peux pas vraiment mentir la dessus, hein ? Je suis effectivement un gros fêtard. J’ai toujours eu ce besoin de me défouler. À une époque, je sortais quatre soirs par semaine. Pendant une période, j’allais à Berlin toutes les trois semaines. Aujourd’hui je me suis bien calmé en terme de fréquence, avec mon taff, mes dates et la vie de famille, mais quand je fais la fête, je fais la fête.

“Faire la fête”, ça veut dire quoi pour toi d’ailleurs ?

Faire la fête ça veut dire plein de choses. Déjà, ça veut dire aller écouter la musique qu’on aime. Ça veut dire se retrouver avec d’autres gens, avec qui tu partages des goûts et des valeurs. C’est essentiel je trouve, pour sociabiliser, faire des rencontres, pour s’amuser…

Nos parents ont vécu une époque complètement différente je pense avec mai 68 et le mouvement hippie par exemple. Je pense que le monde d’aujourd’hui est plus dur que celui de nos parents, en tout cas sans aucun doute comment la jeunesse le perçoit. On ne croit plus ni en la politique ni en la façon dont le monde est régi, on a besoin de se sortir la tête de toute cette merde.

T’es nostalgique de la façon qu’avaient les gens de faire la fête avant ?

Je suis pas vraiment nostalgique. Déjà parce que je ne suis pas assez vieux pour avoir un énorme recul, et puis parce qu’on vit une époque géniale dans la teuf à Paris. Il y a tellement de soirées différentes, une communauté immense, c’est peut-être ça qui change aujourd’hui. Il y a cinq ans, pour aller écouter Adam X, Perc, Dax J, Rebekah et autres pointures, il n’y avait pas de warehouses avec 3000 personnes. Il y avait des crews comme Blocaus ou Classic As Fuck, par exemple, mais les soirées étaient pas aussi fat, au mieux t’avais la Machine du Moulin Rouge ou l’Electric. Ce que j’aimerais retrouver c’est sans doute l’insouciance de mes 20 piges, et surtout l’énergie que j’avais à cette époque. Tu vois en soirée quand je suis chaud ? Bah j’étais encore plus chaud, et plus débile.

Tu penses qu’on peut faire de la politique avec son son ? Et à contrario, tu penses qu’on peut faire du son sans que ce ne soit jamais politique ?

Comme le disait Adam X dans une interview il est compliqué de déceler un message politique dans une musique dépourvue de paroles. La techno à la base avait une dimension politique, est-ce toujours autant le cas aujourd’hui ? La musique industrielle et l’EBM ont des paroles, c’est là qu’est leur essence politique.

C’est quoi le truc super important qui a changé entre toi à tes débuts et toi aujourd’hui ?

Musicalement j’ai eu l’impression à un moment de changer radicalement ce que je faisais. Je ne jouais que de la techno industrielle au début, puis j’ai commencé les aller retours à Berlin et je me suis mis à apprécier et à jouer beaucoup d’EBM. Je me rends compte aujourd’hui que c’est un lien logique entre certains trucs électro que j’écoutais il y a longtemps et la techno industrielle. Ça reste cohérent finalement.

“Les jeunes sont très chauds. Parfois ils me font peur, ils ont l’air de se déboiter bien plus que moi à leur âge.”

Sur un plan plus personnel j’ai eu un enfant il y a deux mois ! Du jour au lendemain passer du statut d’ado attardé à celui d’adulte avec une vie de famille et des responsabilités, ça change assez radicalement la vie. J’ai quand même mes dates pour continuer à côtoyer le milieu de la nuit, mais c’est plus pareil.

C’est quoi l’inconvénient dans le fait de faire partie de ce fameux “monde de la nuit” ?

Je dirais que le principal inconvénient, c’est qu’à force de jouer et sortir on finit par connaître du monde (artistes, organisateurs, public…). Du coup dès que tu veux un peu faire le cassos, t’es grillé de partout ! Tout le monde sait qui t’es. Du coup tu dois gérer un minimum tes conneries. Et ça c’est pas facile quand il est 10 h du mat et que t’es chaud.

Tu les vois sortir comment les jeunes dans 20 ans ? Tu leur souhaites quoi d’ailleurs ?

Les jeunes sont très chauds. Parfois ils me font peur, ils ont l’air de se déboiter bien plus que moi à leur âge. Certains donnent l’impression de ne rien faire d’autre de leur vie que la teuf. Mais justement, je suis bien placé pour savoir qu’il ne faut pas s’arrêter à ces impressions. Chacun donne l’image de lui qu’il veut bien donner aux autres, surtout dans le milieu de la nuit. Et puis on est tous passés par là, on a survécu non ? Ils m’impressionnent d’autre part parce qu’ils sont de plus en plus pointus et cultivés musicalement. Je leur souhaite de continuer à faire la fête autant qu’ils aiment la faire, mais en s’écoutant. C’est le plus important. Se déboiter c’est bien, mais se reposer c’est essentiel.

On te verra toujours sur scène d’après toi ou t’auras raccroché ?

Bien sûr que j’aimerais continuer toute la vie ! Je suis encore jeune, j’ai le temps.
Peut être que j’arrêterai, puis que je tenterai un come back et deviendrai un vieux con qui joue sur Traktor sur deux pistes et qui est surpayé pour ses prestations, comme certains vieux croûtons de l’industrie que je ne citerai pas.

Un message à faire passer à la “nuit” ?

Si on se croise lâche une clope stp. Et casded à Präri aussi.