Ils se comptent sur les doigts d’une main, voire deux, les artistes qui ont des choses à dire tout fort, vraiment, sur ce qu’ils produisent et les sons qu’ils jouent. Ed Isar fait partie de ceux-là. Une dizaine de minutes avec lui et tu te dis qu’il pourrait passer des heures à t’expliquer comment il a diggué ce son, comment il a découvert tel artiste. La passion qu’il a dans les yeux et dans sa façon d’amener le son au danseur, elle est belle. La façon dont il en parle, elle est rare.

Ed Isar sera samedi 23 juin à l’affiche de la nouvelle coquine de Sous Tes Reins, au Ouh Lala nuit au côté de Sina et Corbeille Dallas, pour apporter chaleur et couleur(s) à ton premier weekend d’été. L’occasion pour nous de publier son set du 9 juin dernier lors de la dernière Firme Papa au Chinois. Et… de le faire parler de sa passion, de sa vie, la musique.

Tu en es venu.e comment à la musique, pourquoi la musique ?

Depuis toujours j’aime partager la musique qui me touche et raconter des histoires avec. Comparée à l’image, la musique est abstraite et peut vouloir dire tellement de choses différentes pour chacun, pourtant dans un contexte club on a l’occasion d’en faire l’expérience collective de manière très immédiate, sans intermédiaires, dans un cadre où on est encouragé à s’évader avec l’esprit mais aussi et peut-être surtout le corps. Très tôt j’ai été le mec qui campe le poste pendant les boums avec ma pile de CD 2 titres, mais c’est véritablement en 2005 que je me suis mis à mixer en bonne et due forme.

Et pourquoi cette musique là ?

J’aime jouer des genres et des ambiances assez différentes, entre un set en club comme ce que je vais faire samedi soir à la Sous Tes Reins et un set ambient pour Radio Belleville par exemple, il y a tout monde !

“La musique et la vie sont toujours mouvantes, comme l’eau d’une rivière”

Pour moi c’est beaucoup plus intéressant d’avoir plusieurs cases plutôt qu’une seule et de ne pas se priver pour en déborder. Je trouve ça beaucoup plus gratifiant d’essayer de créer des ponts entres des sons qui ont l’air de ne pas aller ensemble plutôt que de ne jamais prendre de risques. La diversité et le contraste plutôt que la monotonie et l’entre soit.

Le nom Ed Isar, il t’est venu comment ?

L’Isar est une rivière en Bavière, un affluent du Danube. On trouve une centrale nucléaire du même nom sur ses rives. Comme j’ai des origines bavaroises et que la musique et la vie sont toujours mouvantes comme l’eau d’une rivière, j’avais envie de rendre hommage à cette idée.

L’univers Ed Isar, en trois mots ?

Peut-être “body, mind & soul”, parce que c’est ce qui me mène vers certains disques et pas d’autres, j’aime jouer des choses qui vont agir autant sur le corps des gens en les faisant danser, mais qui vont aussi leur titiller l’esprit en les faisant s’évader et pourquoi pas toucher quelque chose d’encore plus sensible derrière.

Ou bien sensuel, nerveux et stupéfiant qui sont des caractéristiques récurrentes de mes disques, quels que soit leur style ou leur vitesse !

Faire la fête, ça représente quoi pour toi ?

Pour moi la fête est un espace un peu hors du temps, parfois une safe place, parfois carrément une zone autonome temporaire, mais parfois rien de tout ça.

Je vois la fête comme un grand laboratoire. Qu’est-ce qui se passe quand on offre de la liberté aux gens et qu’on leur offre une évasion temporaire de leur vie de tous les jours ? Qu’est-ce qui se passe quand je joue des disques rapidement et que je ne lache pas la pression ? Inversement, que va t’il se passer si je fais redescendre la pression et que je laisse ce break super psychédélique de deux minutes avec une montée qui va les emmener plus haut que l’Aiguille du Midi? Pourquoi est-ce que ralentir le BPM va toujours donner une dimension super sexuelle à mes disques ? C’est le genre de trucs auxquels je pense, que ce soit moi ou un autre qui joue.

J’adore observer les réactions des gens à la musique, c’est de là que je tire mon énergie et mon inspiration quand je joue, c’est comme un jeu de séduction, je dois d’abord comprendre ce que le public pense qu’il veut et ensuite je vais leur donner ce dont ils ont vraiment besoin, tout en m’éclatant à le faire.

D’après toi, pourquoi les gens font (autant) la fête en 2018 ?

On a beaucoup de chance à Paris, on a une offre pléthorique pour faire la fête, si tu m’avais dit il y a quinze ans que Paris allait dépasser Londres et que la scène n’aurait plus grand chose à envier à celle de Berlin, je ne t’aurais pas cru !

Ton rôle dans la nuit ?

Ouhla, vaste question. Si je devais me donner un rôle, ce serait peut-être celui d’un passionné et d’un acteur qui essaie de soutenir la musique et les artistes qui le font vibrer en essayant de les partager avec le plus de monde possible. C’est vraiment cette envie de partager les bonnes choses avec ceux qui s’y intéressent qui m’anime, plus que le coté financier ou la satisfaction d’avoir mon nom en plus gros que les autres sur un flyer. Et pourtant j’essaie d’en vivre, mais il est hors de question de sacrifier une certaine intégrité artistique pour autant.

Laura Lot.

Laura Lot.

J’essaie de subvertir comme je le peux une certaine approche snob ou normative par rapport à la musique. Je suis un gros nerd musical, je suis passioné par l’histoire de la musique pour la danse, j’aime être précis quand je parle d’une scène ou d’un style. Ca se retrouve dans mes DJ sets, mais j’aime aussi aller à contre-courant d’une approche trop conservatrice à la musique et au mix. On a pas besoin de s’y connaitre en musique électronique pour l’apprécier, c’est une de ses plus grandes forces à mon sens. Donc si je me retrouve face à un public composé à moitié de gens qui ne connaissent pas grand chose à la musique et à moitié de connaisseurs qui attendent le prochain disque les bras croisés pour voir si je les joue correctement, je vais faire complètement abstraction des snobs et me concentrer sur ceux qui se laissent porter par mes disques sans appréhension.

“Je vois le mix comme un apprentissage perpétuel”

Je mélange les époques, les genres, les styles, le bon et le mauvais goût, mais j’aime aussi aller à contre courant du BPM et aussi créer des contextes où les barrières queer pas queer / blancs et personnes de couleur / kids et anciens s’effacent.

En parallèle je vois le mix comme un apprentissage perpétuel, il y a toujours de nouvelles techniques à dompter, de nouveaux tricks à trouver et bien sûr, de nouveaux et d’anciens disques à mélanger. Du coup je me vois comme quelqu’un qui propose à chaque fois quelque chose de pertinent et complémentaire par rapport à l’air du temps et aux effets de mode.

Et sinon ?

J’ai 30 ans. Quand je joue pas des disques je m’occupe de Musique Pour La Danse, un sous-label de Mental Groove, on fait pas mal de rééditions de disques perdus mais inoubliables, mais pas que. Récemment j’ai fait la curation d’un disque intitulé Équipe de Danse où je mets à l’honneur des producteurs français, comme Sina par exemple.

J’organise aussi mes propres soirées qui s’appellent 33RPM +8%, je file des coups de main au disquaire DDD et je prépare d’autres projets dans ce fabuleux monde de la musique électronique indépendante mais il est un peu trop tôt pour en parler. Depuis toujours je rêve d’être impliqué à plusieurs niveaux de l’industrie du disque indé, c’est le cas en ce moment avec mon implication à toutes les étapes de la vie d’un disque, de sa fabrication à sa vente. J’aimerais que ça continue sur cette bonne lancée et que mon travail de DJ alimente mon travail de label manager et vice versa, afin d’arriver au stade où les projets musicaux auxquels je participe ou bien que je soutiens peuvent toucher le plus de monde possible, tout en faisant vivre ceux qui les ont crées. Je suis également traducteur français anglais spécialisé dans le domaine culturel et surprise surprise, musical.

Ton envie, là, tout de suite ?

Là j’aimerais pouvoir me dédoubler ! J’ai envie de digguer plein de tracks sensuels et salaces pour mon set à Sous Tes Reins, j’ai de quoi faire dans mes archives mais j’ai aussi envie de jouer des disques pour la première fois, en ce moment je suis à fond sur Tribal America, un label de l’underground de NY des années 90 qui véhicule des valeurs d’hédonisme et de décadence et qui a été porté par Danny Tenaglia et Junior Vasquez entre autres, qui font clairement partie de mes idoles. J’aimerai aussi pouvoir m’enfermer dans mon studio pour finir un ou deux morceaux que je testerais bien sur les danseurs samedi. A force de parler de la soirée je suis aussi impatient que chaud, donc si je pouvais faire avance/rapide jusqu’à samedi soir, 2 h 30 du matin pour me retrouver face à un public déchainé, ce serait pas de refus !

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