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Lokier : « Au Mexique, on m’a déjà virée des platines parce que je jouais des trucs trop dark et trop bizarres » – Heeboo

Lokier : « Au Mexique, on m’a déjà virée des platines parce que je jouais des trucs trop dark et trop bizarres »

Interview Nuit - Février 26, 2019

Yky Galore

Ils ne sont pas nombreux, à nous faire passer sans rien dire, de l’autre côté du rideau. Entre la fine surface qui sépare le voile de nos danse de la lumière noire qui irradie à l’intérieur. Dans l’interstice discret qui sépare l’inquiétude de la fascination. Pas nombreux, et c’est tant mieux ! Lokier fait partie de ceux-là, de cette vague d’artistes latino-américains pour qui groove et refroidissement des nappes sont la clef d’un cosmos moderne, qui ne demande qu’à rayonner depuis quelques années.

[english below]

Invitée d’honneur de la prochaine Trou aux Biches, samedi 2 mars à La Java, aujourd’hui berlinoise après son époque barcelonaise, Lokier civilement plus connue sous le nom de Yoan Rodriguez Lokier, a joyeusement accepté de répondre à quelques unes de nos questions indiscrètes avant la boom suante de samedi. On y découvre une dj et productrice réfléchie, passionnée, concentrée, mystérieuse et à l’univers délicieusement nébuleux.

L’image contient peut-être : océan et texte

Lokier, tu es donc mexicaine et j’ai entendu dire que quand tu as commencé à jouer, au Mexique, parfois on ne te laissait même pas finir tes sets…

Oui, au début ! J’ai quitté le Mexique il y a quatre ans, et je pense que depuis, les choses ont changé. La scène underground prend de plus en plus de place là-bas. Mais oui, à l’époque, on m’a déjà virée des platines parce que je jouais des trucs trop « dark » et trop « bizarres ».

Ce nom, Lokier, il vient d’où ?

En fait c’est mon deuxième nom de famille ! Au Mexique on en a deux, et le deuxième vient toujours du côté de la mère. La famille de ma mère vient de Pologne et de Russie du coup Lokier c’est pour ne pas oublier mes origines polonaises. J’ai toujours aimé comment ça sonnait, c’est un nom assez rare.

Tu te souviens de ta toute première teuf, au Mexique ?

Je suis tellement sortie quand j’étais ado que je ne me souviens pas du tout de la toute première. Par contre je me souviens de la première fois où je suis passée derrière les platines (pas en tant que dj néanmoins). J’allais souvent à ce club à Mexico où jouaient pas mal de groupes de rock, ensuite les djs jouaient du rock et de la disco. Un de mes potes connaissait le dj, du coup parfois il nous faisait passer derrière. J’avais 16 ou 17 ans, quelque chose comme ça.

C’est quoi le truc qui t’a marquée à l’époque ?

J’étais très impressionné. C’était un gros club, et le dj booth était au dernier étage, tout au dessus des gens qui dansaient. Mais en même temps, c’était fermé et personne ne pouvait voir le dj alors que lui pouvait voir tout le monde. Il y avait des pochettes de vinyle un peu partout sur les murs, c’était comme un monde en dehors de la fête en elle-même, un monde particulier, et mystérieux…

Yky Galore

Tu t’es déjà demandé pourquoi tu sortais quand t’étais jeune ?

Je crois que j’avais l’impression que ce monde là était plein d’opportunités, que tout pouvait arriver, qu’il fallait absolument que je sois tout le temps dehors, à rencontrer des gens et à découvrir de nouvelles choses, je ne voulais rien rater. Puis évidemment, j’adorais écouter de la musique et danser ! Maintenant, avec Internet, je crois que les choses ont un peu changé…

Qu’est ce qui, à l’époque, aurait pu tout gâcher ?

Être trop bourré peut-être ? Haha. Je ne sais pas, je ne crois pas me souvenir de quoi que ce soit de négatif…

Tu écoutais quoi comme musique à l’époque ?

J’écoutais beaucoup de lives. J’adore toujours les concerts d’ailleurs.

Tu as changé ta manière d’écouter la musique depuis que tu la joues ?

Je crois que ce qui a changé c’est que maintenant, quand j’écoute un morceau, j’essaie de deviner quel synthé ou quelle machine a été utilisée pour faire le track, je dirais que je fais plus attention au son en lui-même…

Quand est-ce que tu as décidé de déménager à Barcelone, et pourquoi ?

J’ai réalisé que mes trucs marchaient mieux en Europe qu’en Amérique à l’époque. Je crois que c’était il y a environ cinq ans. Je voulais trouver un endroit où j’allais être acceptée pour ce que je faisais et où j’allais pouvoir jouer ce que je voulais.

« Après un set, je vrille un peu, je danse, je rigole, je saute partout »

Puis il y a eu Berlin… ?

Oui, à chaque fois que j’allais jouer à Berlin, je ne voulais plus repartir. Cette ville a un truc spécial qui m’a toujours faire me sentir bien et j’ai toujours senti que je pouvais apprendre beaucoup là-bas.

C’est quoi qui change à Berlin par rapport à Mexico ?

J’ai l’impression que les choses sont plus justes ici. Les gens sont moins dans le jugement.

Tu te souviens de ton tout premier dj-set d’ailleurs ?

Oui, et je crois que ça s’était plutôt bien passé. J’étais super nerveuse mais aussi très concentrée. Une fois le premier track passé, je me suis sentie à l’aise, comme hypnotisée par le moment. Puis quand j’ai eu fini, j’ai pris conscience que c’était le début de quelque chose de très important pour moi…

Qu’est ce qui a changé chez toi entre aujourd’hui et le moment où tu as commencé à jouer ?

Je crois que j’ai beaucoup plus confiance en moi aujourd’hui. Avec le temps, j’ai appris à me connaître mieux. Je sais ce que je veux, et je sais qui je suis. Bon, j’ai néanmoins encore pas mal de chemin à parcourir, beaucoup de choses à apprendre. Mais à chaque fois que je me sens coincée quelque part j’essaie de changer quelque chose dans ma vie, c’est sans doute aussi pour ça que j’ai si souvent déménagé…

Lokier, comment tu gères un dj set ?

Le plus important pour moi, c’est le premier track, car il donne le ton à l’ensemble du set.

Tu te sens comment, juste avant de le lancer ?

Très concentrée, et pas mal anxieuse. Parfois, je n’arrive même pas à parler aux gens, je deviens quelqu’un d’autre, beaucoup plus sérieuse que d’ordinaire.

Et ensuite ?

Une fois que j’ai fini, je vrille un peu, je danse, je rigole, je saute partout avec tout le monde haha

Tu sors beaucoup quand tu ne joues pas ?

Pas vraiment, enfin j’ai des phases où j’adore sortir, mais en fait je préfère rester à la maison, voir mes amis pour diner, prendre des verres dans des bars, et pas en club.

Pourquoi les gens ont autant besoin de sortir d’après toi aujourd’hui ?

Je crois qu’il ne s’agit pas juste de « sortir » mais plutôt d’être plus libres, plus ouverts sur le monde, et de prendre du plaisir tu vois. Écouter la musique que t’aimes, danser, aller dans des endroits qui t’inspirent. Je vois les choses en termes d’interconnexions avec les choses, les gens. Les gens qui font la fête juste pour s’arracher la tête, ça ne m’intéresse pas trop.

À une époque, la fête était pas mal politique, tu penses que c’est encore possible aujourd’hui ?

Oui. Les gens ont encore beaucoup de choses à dire. Les gens se révoltent toujours, ils partagent la musique, l’amour et je ne pense pas que cela s’arrêtera un jour !

Tu es souvent invitée à jouer pour des soirées queer, ça vient d’où ?

Oh je pense que c’est une coïncidence bien que j’aie toujours été très très open et respectueuse moi-même. Je crois en l’équité, que les choses peuvent être justes et je suis toujours heureuse de pouvoir contribuer ou de faire partie de quelque chose qui a du sens.

Tu penses que dans 20 ans les gens sortiront comment ?

Aucune idée ! Mais j’espère que les gens seront plus authentique et soudés. Ce que je déteste le plus ce sont les gens qui manquent de respect en soirée.

Un message à faire passer à la nuit ?

Je t’aime.

Yky Galore

Lokier, you are part of that mexican wave that is feeding european undergound music scene now ; is is true that sometimes you could not even play in clubs, in Mexico, because your music was too dark and underground ? Tell me 🙂

At first yes. I left Mexico almost 4 years ago though and many things have changed. I think now the underground is taking a lot more power than before. But yes, I even got kicked out from stage like a couple of times for playing “too dark and weird”.

Why this name, Lokier, where does it come from and when exactly did you choose it ?

It is my second last name! In Mexico we use 2 last names, the second one comes from the mother. My mom’s family come from Poland/Russia. So Lokier is basically my Polish roots. I chose it because I always liked the sound of it, not many people have that name.

As we do like to ask artists about the VERY FIRST party they went to (as a random people, not a dj), can you tell us everything about your own first parties in Mexico ?

I went to so many parties as a teenager I can’t even remember the first one haha but I do remember though the first time I was at a dj booth (not as a dj). We used to go to this big club in Mexico where rock bands used to play and the dj’s were playing rock and disco hits. My friend knew the dj so we would sometimes hangout in the booth. The booth was a room hidden from the crowd so it was fun to be there, it felt special. I think I was around 16 or 17 years old.

What is the most important thing you remember from it that we will never forget ?

Well the dj booth was a bit impressive for me. The club was pretty big and tall and the dj booth was on the last floor, above everyone. But also at the same time the booth was closed, no one could see the dj but the dj could see everyone. There were record covers covering the walls, it had a different vibe than the party and it felt mysterious and special.

What’s the main reason that made you go out at that time ?

I felt like all the opportunities in life were outside, that I had to be always out meeting people and seeing new things to not miss out anything. But I guess now internet changed that a lot. I also loved hearing music and dancing of course.

What was the dark side of parties, according to you, at that time ? The thing that could have ruined everything ?

Getting too drunk maybe? Haha, not sure I remember any dark side.

What was the type of music you were listening to at the moment you started
to go out ?

I was going a lot to see live bands. I loved going to concerts, still do.

Did you change your way of listening to music since you play and produce it ? How and why, according to you ?

I think what changed now is that sometimes I try to guess what synth or drum machine was used to make the track, I pay more attention to the sounds.

When and why did you decide to move to Barcelona ?

I realized I was getting more attention in Europe than in America at the time. This was about 5 years ago. I just wanted to find a place where I would be accepted and I could have the freedom to play whatever I want.

And Berlin ?

Every time I was coming to Berlin for a gig I never wanted to leave. This city has something special that always made me feel good. I felt that I could learn more about music here.

Do you remember the very first time you played in front of people ? How was it ?

The first time was good I think. I was super nervous but also very focused. After the first track I felt really comfortable, like hypnotized. When it was over I remember thinking that it was going to be the beginning of something important to me.

What’s the most important thing that changed about you, between your
beginnings and now ?

I think i’m much more confident now. With time I feel like i’ve been discovering more myself. It’s more clear what I really want and who the real me is. I still have a long way to go though, I still have a lot of things to learn. Whenever I feel stuck I try to change something in my life, that’s why probably I’ve moved so many times.

What’s the thing that makes you happy when you play music ? What’s your ritual to get ready for a set ?

I always give a lot of thought of the first track i’m going to play. It has to set the mood for my set. Before I start i’m really focused and I get a bit anxious. Sometimes I can’t even talk too much to people, I turn into a different person I think, way more serious.

Lokier do you feel exactly before going on stage ?

Before the set i’m usually serious and I don’t talk much since i’m very concentrated, but after I finish I go a bit crazy and laugh and dance and jump around with everyone haha.

What’s the good thing about Berlin music industry that does not exist in Mexico ?

I feel like here it’s more fair than in Mexico. People are less judgmental.

Do you go out a lot, when not playing ?

Not really, I have phases were I like to party but I like a lot more to stay home and meet my friends for dinner or drinks at bars. I don’t like to party too much.

According to you, why do people need to go out / to party that much in 2019 ?

It’s not just about partying but to be more free and open and to enjoy life you know. Listen to music that you like, dance, go to places that inspire you. It’s about being connected to everything and everyone. To party just because you want to get fucked up it’s not really important.

In Europe, for a moment, parties used to be very political. Do you think this time is over ?

I don’t think it’s over. People still have many things to express and say. I keep seeing people protesting and sharing music and love. I don’t think it will ever stop.

Do you have a militancy in your way of being part of the nightlife ? You often play for queer parties, does it have a special resonance to you ?

To me, it’s just a coincidence although i’ve always been very open and respectful with people. I believe in fairness and justice and i’m always happy to help or being part of something meaningful.

How do you think young people will go out in 20 years ?

I have no idea but I hope people get more real and united. I really hate seeing disrespectful people at parties.

Do you have a message for “the night” ?

I love you

Adeline Journet

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