On s’est tous posé un jour la question : “Qu’adviendra-t-il de notre espèce ?”. Avec toujours la même frustration de se dire qu’on sera clairement pas là pour voir tout ça. Le futur interroge, étonne, fascine, attise curiosité et prédilections drôles ou apocalyptiques en tous genres. Et pour nous, pauvres teuffeurs, ramasses d’after aux genres épars, la question diffère un peu : “Comment on fera la fête dans 10 ans, 50 ans, ou même 100 ans ?”

Beaucoup se sont posé la question de “l’après”. Du mythique Retour vers le Futur à diverses expériences et révélations scientifiques,  nombreux sont ceux qui ont balayé du doigt, du regard ou de la pensée, celle très mystérieuse du temps et de notre place en son sein. Niveau presse, chez Vice on se demande ce qu’il adviendra de notre cher pays la France d’ici 2050, on s’imagine, entre fantasme et utopie. Chez Brain Magazine, avec leurs podcasts Nostalgie 2050, on se projette avec délice dans les méandres d’une décennie où nos vieux jours d’hipsters ravagés se déclinent sans illusions. Politique, société, économie, écologie, tout est clairement parti en couille. Sur Paris Match, on nous explique que d’ici 34 ans, les loups auront repeuplé tout le territoire. Dingue.

L’idée nous germe alors en tête un frigide lundi soir de décembre : mais et la fête dans tout ça ? Pas en 2050 mais quelques décennies plus tard, dans ce futur proche qu’est la fin des années 2000 et le début des années 2100. On demande à nos internautes, et les premières réponses nous étonnent. On publie une première série, puis un deuxième jet, puis nous parviennent les réponses insolites de trois blondinets : Bastien, Hugo et Marin.

bastien-teufBASTIEN-27 ans-intégrateur Web-75%*

23h37 ? Et merde je n’ai pas senti ma micro-puce réveil vibrer … Claro va encore m’engueuler, je suis toujours en retard. En même temps quelle idée d’acheter cette puce d’occaz sur leboncoin.world ! Bon bah j’ai zéro thunes mais je vais bien devoir prendre l’hyperloop, pas le choix, c’est pas avec le concorde V2 que je vais arriver à l’heure à Hong-kong. Allez j’enfile ma fourrure synthétique, je me flashe quelques paillettes sur la gueule et je pars. 00H16 : arrivée de l’HL004 en gare de Hong-Kong, heureusement que Krist-L était avec moi pendant ce trajet, sinon je me serais bien ennuyé. Heureusement surtout que son pote Lolo est un fan invétéré de mp3, on a pu bien se moquer. Sérieux qui utilise encore ce format … Ralala bon on arrive devant le club, j’espère que ma place s’est bien chargée sur ma puce …
00H25 : on a retrouvé nos potes devant l’entrée, les robots videurs ont pas l’air super fun par ici, mais bon normalement mon évaluation citoyenne est pas trop mauvaise, malgré mes frasques de la semaine dernière … 00H35 : j’suis enfin dans la boite, ma puce pleine de crédits à dépenser, les Djs virtuels ont déjà bien chauffé la place, je sens que ce soir mes doses de 528HZ ne seront pas de trop pour tenir jusqu’au bout.
14H : Bon je me souviens de rien, tout ce que je sais c’est que mes potes m’ont posé dans un Uberfly autonome. Heureusement que tous les afters sont préprogrammés suivant mon profil, je sais pas comment j’aurais fait sinon. Ah bah voilà, parfait, Champ Lunaire Libre jusqu’à minuit, je pouvais pas trouver mieux. Bon par contre mon babelfish n’a plus de batterie, j’risque de rien comprendre si y’a trop d’étrangers, fais chier. Tant pis j’essaierai de choper sans parler.”

hugoHUGO –  20 ans – étudiant en philosophie – 72%*

“Il y a encore la queue à l’entrée de la plus grande boîte du monde, ouverte depuis une trentaine d’années non-stop. Il faut dire que la dernière guerre nucléaire a eu deux mérites dans le monde du club : dégager de la place pour transformer une ville entière en terrain vague pour raveur.se.s, et donner une bonne excuse à ceux qui ne voulaient plus de la société actuelle pour réclamer leur droit à en partir.

A la porte, Régine et RuPaul, belles comme jamais, sont de très tolérantes physios. Les premiers présidents gays de France et des States ont eu l’inspiration de tester les premières méthodes de résurrection sur des figures de choix. Vous leur claquez une bise de convenance, et Régine vous glisse dans la main un cacheton : « Tu vas voir, c’est un nouveau truc. Si tu le prends t’arrêtes d’être défoncé en moins de quinze minutes. » Il est vrai qu’il est devenu plus commode de droguer tout le monde par avance.

« C’est bon, t’es bonne. » vous indique l’androïde.

Vous êtes vêtu assez casual, des chaussettes saumon, un crop top en cailloux et une toque en fausse fourrure que vos copin.e.s qualifient de so 2080. Une fille dans la queue vous dit même que ça fait très militant pansexuel révolutionnaire ; vous êtes touché.

Quelques gosses de riches crânent à fumer une « cigarette » à côté du vestiaire. Pendant que vous consignez vos chaussettes, vous vérifiez dans le chrome miroitant du robot votre make-up. « C’est bon, t’es bonne. » vous indique l’androïde.

La redécouverte de la musique de club a été une des grandes causes de la prise de conscience mondiale. Après la nomination de PNL à la Commission Européenne et la canonisation de Taylor Swift, de nombreux artistes furent jetés en prisons. Les « sans vocoder », les « compositeurs » et autres malfrats ne dépendant pas d’une maison de production internationale furent conspués et de nombreux autodafés de cartes son souillées par le talent furent brûlées. Pendant longtemps, l’hymne mondial Que la famille cause my boyfriend cheated on me fut le seul morceau autorisé. Désormais, on redécouvre avec une joie certaine quelques joyaux de disco, de house, de funk, remixés directement à même l’oreille du clubber. Idéal pour n’écouter que ce que l’on veut bien entendre !

Comme chaque semaine, vous recroisez les mêmes centenaires qui se déhanchent sur une butte de terre. On dit qu’ils étaient là quand le clubbing existait à Paris, quand il y avait encore des soirées non queer friendly – et avant que Paris ne soit rachetée par AirBnb. Ils se vantent d’avoir été organisateurs de soirées dans le passé – à vrai dire vous ne savez même pas qui a mis sur pied cet immense club en plein air.

En contournant les groupes d’orgies et en enjambant les dormeurs, vous parvenez à rejoindre d’autres amis. Bien évidement vous ne les connaissez pas, mais la drogue et vos Google Glasses vous indiquent que vous avez un bon potentiel de feeling. Vous les adorez déjà.

Les gens sont devenus plus cools, maintenant qu’on te demande au cours de ta vie le genre dans lequel tu es à l’aise, maintenant que tout le monde s’est rendu compte que le racisme et l’homophobie ne pouvaient exister, maintenant aussi qu’il n’y a plus rien à perdre. Il n’y a pas que des jeunes ici, et même si l’âge ne fait plus sens aujourd’hui, cela montre aussi que même les adultes sont désabusés.

Dans le public, il y a de tous : toutes orientations sexuelles, tous genres, toutes couleurs, toutes formes. Votre coup de cœur va à cette fille en kimono qui a remplacé ses cheveux par de la laine fluo.

Quelques militants politiques favorables à un retour à la société errent entre les gens pour les convaincre de songer à autre chose que le club. Peu leur répondent, sauf un vendeur de végékebab qui regrette l’époque où l’on trépignait d’impatience de se murger le week-end parce que l’on avait “notre taf à oublier”. L’annulation du week-end par la grande vague libérale a certes eu un impact dommageable, aussi beaucoup ont préféré remplacer la semaine par une grande vague de vacance éternelle.

Clandestinement, certain.e.s ont pris pour habitude de coudre des tenues de génie pour contrebalancer la mode du milieu du XXIe siècle, noyée dans un tsunami de fourrure, de kaki, de slim blanc et de strass. D’autres se sont mis à bricoler de la musique expérimentale en cognant des iPhones les uns contre les autres. Dans les grandes villes, les clubs ont été transformés en entreprises, de grands patrons y exploitant des clandestins afin de fabriquer de la techno à la chaine. Une corporation de vodka-Bull fut mise en place également, pour faire exploser les prix.

Les seuls qui y allaient encore furent longtemps escortés par leur milice privée de peur d’un attentat. Les bars ont fermé ensuite pour être remplacés par un robot serveur qui suit à la trace chaque touriste et badaud dans la ville. Rapidement les gens ont décidé de ne s’amuser plus que chez eux, seuls, grâce à leur casque de réalité virtuelle. On travaillait depuis chez soi, on se déplaçait uniquement en Uber, payé par nos impôts que prélevaient les grosses boîtes qui nous faisaient vivre, pour aller voir les rares vraies personnes à qui on était attaché ou pour baiser. Quand Uber a décidé de remplacer les bouteilles d’eau par du G et décidait lui-même avec qui tu allais baiser, la société a pris un bon coup dans la gueule.

Ensuite, la fermeture de tous les clubs, l’interdiction de la création non-rentable, la paranoïa sécuritaire. Il fallait se faire checker à la mairie régulièrement pour qu’on te dise si t’avais pas abusé de ta liberté. Quelques historiens engagés avaient alors diffusé sur leur Twitter un livre en 24 000 twitts sur l’idée de clubbing, en vain.

Maintenant, il y a un immense terrain vague à la place de Cergy-Pontoise, victime de la guerre qui a vu s’opposer les connards entre eux. On redécouvre à tâtons le plaisir de choper une personne random au détour d’une flaque de boue, on invente de nouvelles danses sur le très novateur remix acid de l’Aziza, on essaie même de tenir des conversations avec ses camarades de débauche.

Vous voudriez danser toute la vie, sentir encore plus le choc des cailloux de votre haut contre votre torse, rencontrer encore plus de gens. Vous gobez le cacheton de non-drogue de Régine. Vous avez terriblement envie de profiter.”

marinaMARIN –  29 ans – graphiste – 91%*

“La fête de 2100 je la vois souriante et discrète, très disco, des robes à pois, des bulles roses plein l’air, des respirations grandes et puissantes. Je la vois bleue claire, un peu rosée aussi. Je la vois sans sens et toute en légèreté. Je la ressens transparente et pleine de pureté. Je vois un retour en arrière. Je vois peu d’avancée. Du progrès, si, un peu partout, et tout un tas de jeunes désabusés et à contre-courant. Je vois des faisceaux de lumière douce, des mains se frôler, du respect et des milliers de tracks qui font du bien. La teuf en 2100 je la vois tendre et puissante, comme un remède des temps maudits. Pas une mode ni un mauvais courant musical. Je vois les gens s’embrasser et se donner de l’amour. Sans souci de genre ou d’envie à contre-sens. Je vois une désexualisation du futur. Je crains qu’on arrête tous de baiser, à plus trop savoir qui aimer. Mais je nous vois tous nous donner beaucoup beaucoup d’amour, filles, garçons, trans-identités, je vois une multiplicité de possibilités et la fête comme une bulle toute pleine de couleur, une immense respiration dans la tourmente.”

*auto-évaluation de leur pourcentage de fêtittude aïgue et contemporaine