Safia Bahmed-Schwartz, on la découvre fin 2014, avec un track fort. Vaseline. Qui raisonne comme une sensuelle invitation. “J’te l’ai mise”. “Sous la peau”. “J’te l’ai glissée, glissée sous la peau.” Sueur(s). Tremblement(s). Hallucination(s). On trouve ça choc. On trouve ça osé. On découvre, et on se laisse aller. Car glisser dans l’univers de Safia Bahmed-Schwartz, entre édition, illustration, vidéo, tatouage, et musique, c’est s’autoriser à saliver la bouche ouverte et en public.

Safia, c’est l’impertinence, une prudence, un talent brut, de la précision, et une façon un peu décalée de flirter avec le danger. Ce petit côté désynchronisé, limite borderline, cette rage toute contrôlée, à mélanger les extrêmes, avec doigté, puis cette envie de lui parler, qui se présente à sa croisée. Safia en impose, Safia s’expose, dans son travail, on en dira plus tard qu’elle était “toute oeuvre”, Safia intimide, Safia impose. Respect. Et c’est vendredi, pour l’opus numéro 2 de Tragedy au 142 rue Montmartre, qu’elle ensorcèlera les foules, quelques nuits à peine avant la sortie de Printemps (LifeTour), son tout premier EP. Ensorceler la nuit, aussi. Si ce n’est pas déjà fait.

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Safia, simple question, mais comment t’en es venue à la musique ?

Safia : J’écrivais, des textes, j’éditais des livres et puis en travaillant sur un livre que j’ai édité sur un rappeur je me suis rendue compte que la musique c’était une autre façon de propager du texte, que c’était du texte à écouter, sans le vouloir, comme au supermarché. La musique a toujours été importante dans ma vie, peut être aussi que j’en ai fait pour me “divertir” moi-même, parce que certains thèmes n’étaient pas abordés dans ce que j’écoutais.

Safia Bahmed-Schwartz, ça vient d’où ?

Mon père est d’origine algérienne, et ma mère d’origine allemande, un grand mélange d’extrêmes. D’où ça vient je ne sais pas, je m’appelle comme ça, j’aime pas les surnoms, ou les pseudonymes, je trouve que ça fait cache-misère cool.

Tu es également illustratrice / tatoueuse aussi, comment tu allies ça à ta musique ?

Avant je faisais tout en même temps, je me levais le matin, faisais un dessin, puis j’écrivais, puis de la photo, puis je préparais un clip, plus tard j’écoutais des prods. Maintenant je segmente tout, une semaine je fais de la peinture au calme, avec mes instrus en boucle, ou d’autres sons et une semaine je bosse la musique, avec un des beatmakers avec lesquels je travaille, Paul Seul, Timothée Joly, Amor Fati, Arth… Peu importe la temporalité ça va de paire, quand je fais de la musique je vois des images, et quand je dessine j’entends des sons et sens des odeurs. LE tatouage c’est plus sporadique, mais j’adore dessiner mes oeuvres sur la peau de personnes, c’est pas anodin, j’en ai fait un morceau : “Vaseline” sorti en 2015

Être une artiste “plurielle” ça a des avantages, non, au niveau de ton épanouissement personnel ?

Ça a des avantages oui, quand je bloque sur un truc, je passe à un autre, et puis je peux penser beaucoup de choses dans leur entièreté, parfois c’est relou, il me faudrait des journées de 48 heures pour faire tout ce dont j’ai envie.

Ça a ses désavantages, aussi, parfois ou pas du tout ?

Certainement, je ne me rends pas compte, j’ai toujours fait pleins de trucs, pour me concentrer sur la musique, mon premier EP Printemps (LifeTour), le premier opus d’une série de quatre, j’ai mis entre parenthèses le roman que j’étais en train d’écrire. Mais je prépare un autre livre sur la musique, comme un journal, avec des photos.

Comment tu choisis les gens avec lesquels tu travailles ?

Je ne travaille qu’avec des gens “rencontrés” qui me transcendent, avec qui il se passe vraiment quelque chose. Dessiner, écrire, je le fais seule, mais j’adore faire de la musique avec d’autres, c’est magique.

Le truc qui t’inspire le plus dans la vie ?

La vie ! Les gens, la nuit, le bonheur, la souffrance et le lâcher-prise. Ce moment précis où tu ne réponds plus de rien…

Ton parcours de vie, en dehors de la musique, il ressemble à quoi ?

J’ai grandi dans le 91, puis suis allée vivre à Paris seule, j’ai arrêté mes études tôt, je devais gagner de l’argent, jusqu’a faire des trucs pas clairs, j’ai quitté Paris d’ailleurs à cause de ça, entre temps, hyper vénère j’ai exprimé la colère que j’avais, j’ai pris une feuille, j’ai dessiné ce que je n’arrivais pas à exprimer, j’ai réalisé que j’y arrivais, c’’était magique, plus tard j’ai écrit un livre, puis j’ai monté une maison d’édition pour l’éditer, puis j’ai réalisé que la musique c’était une autre forme de livre ; puis fasciné par les videoclips qui passaient sur M6 et MTV je me suis mise à faire de la video pour faire les miens, finalement j’ai été diplômée des Beaux-Arts de Paris, je dessine toujours, je fais de la peinture. J’ai commencé à sortir à 15 ans, le vendredi soir j’allais a Paris, puis au petit matin j’allais direct au lycée, et je remettais ça le soir même.

Y’a un truc très “cul”, pas mal lié à un univers extra-sensuel, tant dans tes dessins que dans ta musique, ça t’est venu comment cet univers particulier ?

L’appropriation de mon corps, de mon plaisir, de mon désir.

De mon côté, cette sexualité/sensualité super assumée et affirmée, je le perçois vachement comme une forme de féministe assez nouveau, t’en penses quoi ?

Pendant longtemps je percevais le mot “féministe” comme une insulte qui a des poils longs sous les bras et qui déteste les hommes et qui est tout le temps vénère. Puis j’ai réalisé que le féminisme était nécessaire, que d’ailleurs j’en faisais sans le vouloir, alors je l’assume aujourd’hui sans le crier parce que les étiquettes ça sert a rien. Ça sert pas à faire bouger les choses alors que proposer un truc différent, j’espère que oui. Qu’on aime ou pas ce que je fais, je suis une proposition différente, qui existe dans le paysage, comme d’autres artistes d’ailleurs, et qui sont nécessaires à la dé-construction du schéma patriarcal et “viriliste” dans lequel on vit depuis beaucoup trop longtemps.

Être une femme dans le monde de la musique, et de l’art, pour toi, ça représente quels libertés, et quelles barrières ?

Liberté je ne sais pas, force c’est évident, mais comme dans la vie d’ailleurs, connaître sa condition d’oppression ça permet de parler à d’autres opprimés, même pour d’autres raisons, les homosexuels par exemple. Et puis je crois que quand t’es opprimé et que tu te bats pour arriver quelque part, comme sur scène, t’en savoures le plaisir, ce n’est pas un du.

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Je ne parlerais pas de barrières parce que rien ne m’arrêtera, mais plus de cailloux dans les chaussures avec lesquels j’avance douloureusement, c’est à dire les remarques sexistes, les harcèlements dans certains lieux et groupes de travail. Je n’ai aucune culpabilité mais je me prends un double retour de bâton, parce qu’il est extrêmement difficile (mais nécessaire) d’expliquer à un mâle cis qu’il ne peut pas me sexualiser, dans son rapport à moi, que mon travail l’est mais que c’est mon travail, qu’il ne peut pas me parler et me traiter comme un objet libidineux et dévaluer mon travail et le mettre sans cesse dans une casse “cul”.

“Mon vrai rêve c’est que plus aucune femme ne soit inconsidérée par le seul fait d’être une femme”

On m’a dit ça l’autre jour : “Tout le monde te connait à Paris Safia c’est génial, mais le problème c’est que dans la tête de professionnels “Safia” c’est “cul-bite-seins” Voilà à quoi je me heurte, mais ça me donne, une fois bien digéré, plus de force pour parler de ça, de façon intelligente.

Comment tu choisis les fêtes/soirées/événements auxquels tu participes ?

Parfois je vais à des fêtes où je vais voir pleins pleins pleins de copains, et je vois ça comme une grosse boom, une grosse soirée d’anniversaire. Parfois je vais dans des soirées où je ne connais absolument personne, mon intérêt restera toujours la musique, parce que j’aime écouter de la musique fort, jusque dans mes entrailles.

Le truc que t’aimes le moins, au monde ?

L’oppression et l’injustice, les jugements hâtifs et les cons mal éduqués.

Le truc qui te fait lever le matin ?

L’excitation de faire un truc beau, de prendre et donner du plaisir (pas que sexuel hein)

Ton rêve pour Safia Bahmed-Schwartz ?

Jouer partout en France et dans le monde, et faire l’amour avec le public, donner et recevoir, être une cour de récréation, c’est plus un but qu’un rêve.

Mon vrai rêve c’est que plus aucune femme ne soit inconsidérée par le seul fait d’être une femme.