David Shaw c’est le genre de mec qui se prend pas la tête, et qui, muti-facettes, sait se fondre là où il faut, tout en imposant sa marque. Incapable de se cantonner à un seul truc, on l’a vu passer de Blackstrobe à Vitalic, de David Shaw & The Beat à Jennifer Cardini, on l’a vu mettre de côté Siskid, et on le rencontrait, en août dernier, sur un canapé VIP de Rock en Seine avec DBFC. Comme on aime pas trop la promo on s’est permis de lui demander de nous donner son point de vue sur le monde de la nuit, sur l’évolution de la musique. On lui a demandé s’il aimait les frites (quasiment), on a appris qu’il était misanthrope (mais pas vraiment), en couple (non mais vraiment) avec Bertrand (Dombrance) et que sa façon de faire la fête n’avait pas pris une ride (enfin si, un peu, forcément). C’était doux, sa chemise était la plus belle du monde, on avait que dix minutes (pas de promo, on vous disait), alors on a fait ça vite fait bien fait, le plus cool des quickies !

Vous présentez souvent DBFC comme un club avec Bertrand et les autress.. Mais du coup, on se demandait… quel type de club ?

Je dirais un club où on se retrouve entre nous, une espèce de truc secret, comme un club des gentlemen tu sais, c’est plus la notion de se retrouver entre personnes qui se comprennent, sans aucune prétention, qu(autre chose. C’est un peu comme une scission avec le reste du monde, notre truc à nous, à Bertrand, moi et les autres zikos du groupe, Guillaume et Vincent. Alors oui il y a aussi l’autre club, parce qu’on a une culture club, la musique électronique a une part importante dans nos vies, elle et tous ses excès d’ailleurs, qu’on assume totalement, car les excès font partie de la fête. Tout le contraire de cette tendance de la fête complètement contrôlée, maîtrisée, cette espèce de consommation du “faire la fête pour faire la fête”.DBFCChloe-Nicosia-1

Nous on a l’esprit de fête qu’on a vécu nous, ça sonne un peu vieux con je te l’accorde (rires), mais forcément on a vécu des raves, on a vécu un peu toute cette époque où la fête était vraiment libre, que ce soit en club, dans le côté un peu plus compartimenté de la chose, ou dans les rave. C’est cet esprit là que j’aime, le moment où tu t’arrêtes un peu sur toi même, où tu prends conscience de ton environnement, où tu prends conscience de ce qui se passe, et du moment, et des gens, et où tu vois tout le monde avec cet espèce d’énergie, c’est là pour moi un état de jouissance au sens propre. C’est peut-être un peu naïf ou utopique, excuse-moi, mais le côté où pendant quelques heures t’as l’impression qu’on est tous ensemble, ça fait du bien quoi.

On en manque un peu aujourd’hui non ?

Mais évidemment que ça manque, mais quand j’y réfléchis, même si ça s’est pas arrangé, on en manquait aussi avant. C’est pour ça qu’il faut continuer, qu’il faut aller chercher ces sensations, cette liberté, parce que quelque part on a quand même foi en l’espèce humaine, je le dis comme ça, étant misanthrope de nature, et pourtant…

“Il y aura toujours de très belles choses dans la fête.”

Ha oué carrément, misanthrope ?

Oui, oui, je l’assume (rires), mais par rapport à l’état du monde, je suis assez pessimiste, et en même temps j’aime profondément l’être humain. Je dis “misanthrope”, dans le sens où tu peux pas adhérer pas à tout ce qui est dit. C’est pour ça que les gens cherchent leur tribu. C’est comme ça que je fonctionne, que je continue, que je garde foi. Il y de très belles choses et il y aura toujours de très belles choses dans la fête.

C’est pour ça que tu a plusieurs projets musicaux, plusieurs amours, également ? (Blackstrobe, Cardini, Vitalic, …)

En fait si j’ai plusieurs projets c’est plus dans une espèce de boulimie que ça s’inscrit. Certains personnes te diront qu’il faut toujours te concentrer sur un seul projet. Mais ça pour moi, et ça n’engage que moi, c’est un peu “fonctionner à l’ancienne”. Avec Bertrand, on fait ce qu’on a envie de faire. Là, on est sur DBFC, après ce sera autre chose. C’est comme être sur une carte géographique, puis zoomer sur des zones par moments ; là on on là-dessus et ensuite Bertrand il fera d’autres trucs avec Dombrance, moi je prépare de nouveaux morceaux pour David Shaw and the Beat, avec Vitalic on a préparé des choses à venir, etc.

Donc on peut résumer cette façon de travailler à des vases communiquant permanents. C’est toujours agréable et sain de travailler sur un truc qui pourra agrémenter autre chose plus tard, puis aussi, aujourd’hui tu peux te le permettre, t’inquiète pas les gens ils suivront. Si les choses sont bien faites, si la musique est bien, les gens en parleront. Il ne faut pas faire les choses pour l’impact qu’elles auront, l’impact, tu le contrôles pas, si ton morceau cartonne alors qu’il sort du fond du tiroir, c’est tant mieux.

C’est un peu des histoires d’amour de musique…

Oui, voilà, nous avec Bertrand, on est un couple de musique, comme plein d’autres, quand t’as ça, tu l’entretiens, tu le chéris, et c’est agréable.

” L’industrie de la musique c’est comme un fast-food. T’as pas le temps de digérer que t’es déjà en train de bouffer autre chose.”

T’as pas l’impression qu’il y a un peu une scission entre l’ancienne génération qui se renouvelle beaucoup, et la nouvelle génération qui reste pas mal ancrée dans un même style musical, une même tendance électronique de consommation de masse ?

Si, je trouve aussi, pour pleins de raison, et encore une fois, ce n’est que mon avis. La question est complexe. Je trouve notre époque complètement éclatée. D’un côté, elle est intéressante, parce qu’il y a un côté complètement décomplexé, et ça dans tout. Mais en même temps, il y a un espèce de temps de digestion qui n’est pas très normal en fait. Moi comme pleins d’autres, avant, on attendait un disque religieusement – il y avait même presque une romance autour de ça. Aujourd’hui, l’industrie de la musique est un véritable fast-food. T’as pas le temps de digérer que t’es déjà en train de bouffer autre chose. Les choses te restent juste enfoncées dans la gorge. La culture aujourd’hui me donne le sentiment de poules élevées en batterie. Mais encore une fois ça n’engage que moi.

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J’aime l’idée de prendre le temps des choses, comme quand je vais au restau, j’aime prendre le temps de manger mon plat, de jouir du moment avec les gens que j’aime. Mais même si parfois j’aime bien manger des trucs rapides, mais là ça va trop loin. C’est comme si toi lisais un bouquin et que certains n’en lisaient qu’une page. Bah voilà pour un album c’est pareil, tu peux pas dire “moi j’aime juste ce morceau, le reste je m’en fous”. Et le mauvais côté des choses également c’est que du coup certains artistes sont conditionnés pour faire en sorte que dans leur disque chaque track soit un tube… et si ça n’est pas le cas, quoi, on va rompre leur contrat ?

Un peu à l’image de ces groupes qui font de très bons premiers albums et se ratent au second car conditionnés à tomber dans “l’accessible”, le mainstream…

Oui, et encore. La plupart font un très bon premier morceau, et il y aura un album sur lequel il y aura le super morceau. Voilà. Au bout d’un moment je pense qu’il faut juste se concentrer sur ce que l’on a à faire comme moi aujourd’hui, je m’en fous du reste. Je me concentre sur les gens que j’aime, je fais les choses de la façon la plus sincère, en espérant que le public derrière suive. Après, la pensée unique n’existe pas !

“Faire la fête, toujours… j’en couche plus d’un qui sont pourtant plus jeunes”

Tu fais encore la fête ?

Evidemment !

Et c’est quoi une fête parfaite pour toi ?

Y’a pas de fête parfaite parce quand tu te dis “je sors ce soir, je vais faire la fête”, souvent ça ne se passe pas comme tu le veux. La fête parfaite, si je dois dire, c’est celle qui part en couilles, pendant laquelle il se passe des choses complètement inattendues, où tu fais des rencontres de dingue, puis t’as ce qu’il faut qui fait que voilà… nous on aime l’excès, on l’assume, c’est pas un truc qui conditionne mais c’est un tout. Après oui, très honnêtement je sors un peu moins en club qu’avant, je me préserve, je passe aussi du temps chez moi, je vois les gens à d’autres heures, je fais des dîners… Mais faire la fête, oui toujours, toujours autant de plaisir, et jusqu’à pas d’heure. Je pense qu’on est des éternels adolescents et je pense aussi que quand t’as une fibre, que t’es comme ça, c’est quelque chose qui reste pour toujours. Tu s’ras toujours ce que t’es, tu changes pas, t’évolues. J’ai mon âge et pourtant j’estime toujours avoir 15 ans et être toujours à fond, et je peux te dire que j’en couche plus d’un qui sont pourtant plus jeunes…

Très belle photo par Manon Boquen