Pour l’amour de la fête. Chant De La Machine. La rage et les galères,  le secret et l’intense besoin de se retrouver, d’investir l’espace sans autorité et de tout donner. Puis le respect. Le respect avant tout, dans l’envie de vivre à fond. Tout casser, sans rien faire s’écrouler de ce qu’il y a de bon dans la nuit. Chant De La Machine, plus qu’un bel hommage au roman illustré éponyme de David Blot, c’est l’un des seuls collectifs de free party parisien, qui tente de briser les codes. Comment ? En se retirant les doigts du fond de l’oeil, et en repoussant, pour le meilleur, les limites de la fête et de la légalité.

Chant De La Machine, ou s’acharner depuis six ans à faire bouger les choses et tenter d’écrire un nouveau chapitre dans l’histoire des musiques électroniques. Comment ? En créant un autre monde, sous terre et en faisant participer tout le monde, dans la simplicité, la bonne humeur et la connaissance de son milieu. Parce que si certains le font dans les champs, changer le monde de la fête, c’est sous terre, là où plus rien n’existe, que la famille de Chant De La Machine tente de le faire. La rave s’enterre. Parce que sous terre, “pas de problèmes de son, de voisinage, une fois que tu es dedans c’est la faille spatio-temporel, seul l’univers que l’on a créé à l’intérieur compte. On peut vraiment s’y perdre.” explique Antoine. Rencontre avec six mecs qui se prennent pas la tête, qui prennent de beaux risques sans jamais faire les choses à moitié. Ça passe, et ça casse !

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Chant De La Machine, qui êtes-vous ?

Hadrien : H – 25 ans – ingénieur aéronautique – pilote de vaisseaux spatiaux mais uniquement certains week-ends, quand la destination est sympa. Dans le collectif depuis… sa naissance.

Philippe : Philippe Aspairt – mort en 1793 – carrier jusqu’à mon dernier souffle et maître de teuf depuis 2012, j’avais envie de retrouver du travail. Vous savez, la tombe c’est marrant cinq minutes, après on se lasse.

Antoine : Antoine – 27 ans – Agent d’artistes dans l’art contemporain – Maçon – Depuis le début.

Louis : Louis – 23 ans – se lance en recherche fondamentale en biologie, en plus de passer son temps à rechercher des tracks pour la prochaine teuf, présent depuis plus de trois ans.

Thomas : Thomas – 25 ans – Voyageur sans argent – King in the North et comptable du pays de Mordor – depuis le CDLM 2, Mars 2013.

Kévin : Kévin – 13 ans – Ingénieur du son – Musicien – depuis le CDLM 4 ce qui remonte à 2013 !

CDLM c’est né quand et comment ?

Hadrien : On était une bande de potes à poncer les souterrains de Paris, un jour on est tombés sur un spot monstrueux. C’est venu naturellement, il fallait qu’on organise une teuf dedans. Il fallait que les potes voient ça. A cette époque, je crois qu’aucun d’entre nous n’était déjà allé en free…

Antoine : Je me rappelle que c’était la fin du monde (du calendrier Maya), on s’est vus le 12/12/2012 pour organiser la teuf du nouvel an chez Hadrien qui fut assez mémorable (à 6 h du mat l’ascenseur prend feu, intervention de deux camions de pompiers). On s’est dit qu’on ne pouvait pas en rester là.

Thomas : Ma réaction : 🤣
Pour rajouter un truc, je pense qu’il y avait une petite forme de déception sur le format de teuf qu’on connaissait à l’époque, les collectifs qu’on aimait bien tuaient l’esprit du début et d’autres mourraient (12Club, Die Nacht, …).

Pourquoi ce nom là d’ailleurs, Chant De La Machine ?

Hadrien : Je venais de finir le livre illustré “Le Chant De La Machine” de David Blot et Matthias Cousin. Je crois que d’une certaine manière c’est ce bouquin qui a déclenché le truc…

“On devait faire passer tout le matos et les gens à travers une chatière qui donnait directement sur une échelle de 5 mètres”

Antoine : L’idée est d’écrire un nouveau chapitre avec notre action. Apporter notre contribution à cette grande histoire de la musique électronique et de ses soirées.

Thomas : Oui on a voulu commencer par écrire le nouveau chapitre mais on est parti pour en faire le tome 2.

Quand il est 4 h du matin et qu’on vous demande ce qu’est CDLM, vous répondez quoi ?

Philippe Aspairt : Quand il est 4h du mat et que tu es au CDLM, tu sais ce que c’est.

Antoine : Un son que tu retrouves nulle part ailleurs dans la capitale.

Thomas : Je réponds pas, je fais la sieste, il y a rangement dans huit heures bordel !

Kévin : Une rave dans les règles de l’art.

Et quand il est 12 h du mat’ ?

Phillipe Aspairt : Non mais reste faut ranger maintenant c’est une teuf participative.

Hadrien : Le retour sur terre. Non je déconne ça c’est une semaine après.

Antoine : Un crew qui ramène beaucoup trop de matos, beaucoup trop loin dans les carrières.

Thomas : Des subs, des subs et encore des subs à porter…. Au fait tu peux me ramener le générateur qui traîne dans le couloir stp !?

Kévin : Tuuutuuu tuuutu tuuulu (casseded à ma tata Cassandra Cobra).

La première teuf CDLM vous vous en souvenez ?

Hadrien : Ça s’est passé dans la gare frigorifique de Bercy, c’était totalement inconscient et c’était de la balle.

Antoine : On était peut être 70 personnes, on devait faire passer tout le matos et les gens à travers une chatière qui donnait directement sur une échelle de 5 mètres. Au final on a quasi explosé un ampli, tué un générateur et les boomers des enceintes, et une personne dans le public s’est démis une épaule. Mais on était hyper contents et super motivés pour la suite.

“Le respect a été total. On est repartis sans laisser de trace”

Thomas : J’y étais en tant que public, c’était une claque ! Le lieu : deux couloirs voûtés haut de plafond en forme de U, avec ce chemin de bougie j’avais l’impression d’être sur une piste d’atterrissage. Un tag gigantesque en cours de peinture, une orga complètement chaotique, des coupures de courant, zéro discrétion. Mais là j’ai compris que je devais en faire partie, j’ai harcelé H pendant trois semaines mais ça a marché.

Votre meilleure CDLM jusqu’à présent ?

Hadrien : La dernière en date, pour le défi et pour l’esprit. Le souterrain n’avait jamais été ouvert, et le respect a été total. On est repartis sans laisser de trace.

Antoine : La dernière, c’était nos 5 ans et on a mis le paquet.

Thomas : Les 5 ans pour moi aussi, notre dernière teuf, ça a été l’une des plus intense en terme d’orga, mais j’ai pas vu le temps passer, c’est assez rare, j’ai siesté 45 minutes ce qui est encore plus rare et tout le monde était juste trop content d’être là.

Organiser des teufs pour vous, ça représente quoi ?

Hadrien : Le meilleur moyen d’expression.

Phillipe Aspairt : Ma résurrection à chaque teuf !

Antoine : Une liberté sans limites, de l’amour et beaucoup de trimes qui en valent la peine.

“On s’est arrêtés deux heures pour se reposer, impossible de faire redémarrer le camion et pile à ce moment il s’est mis à pleuvoir, on était vraiment au fond”

Louis : Une folie nécessaire à partager avec une maxi team de potos.

Thomas : C’est ça, la liberté sur une soirée, une trime de crew qui m’a donné une seconde famille et le public qui kiffe avec toi.

Kévin : Le meilleur stage et soundsystem sur lequel on a opéré en live avec Mundopal.

Vous avez déjà eu des fails avec CDLM ?

Antoine : Beaucoup ! Et quand on fait des free il faut s’attendre à galérer. Je me rappelle d’une bonne trime qui nous avait poussé jusqu’au désespoir : c’était au moment où on louait des camions à des particuliers, le type nous avait filé un camion volé avec le tableau de bord d’une Mégane et il fermait à moitié. A cette teuf là on avait décidé de redéposer le matériel le dimanche directement après la soirée. Grosse erreur. On s’est arrêtés deux heures pour se reposer, impossible de faire redémarrer le camion et pile à ce moment il s’est mis à pleuvoir, on était vraiment au fond.

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Thomas : C’était aussi la seule teuf où on s’est fait intercepter par les autorités, quelqu’un a pas respecté la règle de ne pas incruster sans demander, ça a donné un bordel dans la rue et limite un tracé de gens entre la gare et le spot. Premier passage SNCF sécurité, deuxième la BAC, derniers 50 à 60 CRS pour nous sortir, tout s’est fait dans le calme. Mais gros coup dur pour le moral, on a mis six mois avant d’en refaire une, c’était une belle erreur d’orga du début à la fin à un moment où on se croyait un peu intouchable depuis le temps.

Kévin : Je valide Antoine et Thomas !

Louis : Cette putain de carte DMX (pour contrôler des lyres) qui a grillé un PC et un Mac.

Le public du CDLM il ressemble à quoi ?

Philippe Aspairt : Mes amis sont des mélomanes tellement curieux qui sont prêts à se mettre dans l’illégalité pour pouvoir écouter de la musique et découvrir des lieux.

Thomas : Après 8h du mat c’est Walking Dead déménageur de tos…

Kévin : Une grande famille qui s’aime et qui se retrouve sous terre. Pour ma part c’est des gens que je ne croise pas en soirée car je sors beaucoup avec d’autres réseaux beaucoup plus rock, punk, squat.

Hadrien : Le panel va de businesswoman au punk à chien. Autre caractéristique qui mérite d’être noté, il y a la parité dans le public !

Qu’est ce qu’on attend d’un public d’ailleurs quand on organise une teuf ?

Philippe Aspairt : Qu’il soit respectueux des lieux, des orgas et de lui-même.

“Pourquoi la free ? Pour arrêter de se faire maltraiter, pour écouter du bon son bien réglé et sans limite.”

Hadrien : Qu’il soit discret sur le trajet jusqu’à la teuf et qu’il aide à ranger après la bataille !

On y boit quoi au CDLM ?

Antoine : Ce que tu veux, on ne s’occupe pas du bar.

Thomas : Et des fois on boit de l’eau.

Kévin : Et les pom pot de H !

Louis : Et la dose de cidre Loïc RAIZON

Pourquoi on va en free ?

Philippe Aspairt : Pour me voir.

Antoine : Pour arrêter de se faire maltraiter, pour écouter du bon son bien réglé et sans limite.

Thomas : Parce que t’as tout compris ?

Kévin : L’alternative… Se faire tej de la Concrete parce que tu veux juste fumer un oinj sur le boat c’est dur…

Le truc le plus WTF qui vous soit arrivé en teuf

Thomas : Je me retrouve dans une teuf en Picardie, à l’intérieur d’un pont de chemin fer, la teuf se fait arrêter au milieu de la nuit et là je me retrouve à me faire engueuler par un gars de SNCF Sécurité sur le danger d’y faire la fête alors que je suis pas de l’orga. Il finit par me mettre au coin pendant 15 minutes car je ne lui parlais pas assez gentiment à son goût.

Kévin : Ouuuuuu c’est les cata les cata-combe.

Le truc le plus WTF qui soit arrivé à une teuf CDLM ?

Louis : Le groupe de gars jouant au airsoft qui s’est invité à deux de nos teufs au petit matin, grenades à la main.

Antoine : Des mecs qui tournaient un fan movie d’Harry Potter sur le spot, en plus on était en plein stress car on venait de jouer à cache cache en camion avec les flics dans la forêt. Quand on les a vus, on a décidé de se servir de leur tournage comme couverture si jamais les flics arrivaient. Ils nous ont jamais trouvés.

Thomas : Pour la quatrième teuf, on a dû sortir les teuffeurs de la veille encore éclatés, refaire les branchements électrique sur les compteurs du tram sans se faire choper par les agents dans le box à côté.

Kévin : Pour ma part j’ai bien aimé l’ouverture de cet énorme ventilateur de 4m/4 lors du CDLM en plein Bastille.

Hadrien : Un gars qui fait un frontflip par dessus le DJ booth puis demande s’il peut passer un track.

Un ou des collectifs dont vous vous sentez proches avec CDLM ?

Hadrien : Les allemands d’UKW Kraftwerk.

Louis : Le LCDM, une sacré bonne team de Lillois qui organise aussi des free, on les a rencontrés parce qu’ils ont presque le même blaze que nous !

Thomas : Le Pas-Sage, quand ils ont commencé j’ai eu l’impression de nous revoir à nos débuts. Disconnect : pour la qualité de leur système son. Les Hydropates : pour leur esprit, bien que le cadre soit complètement différent du nôtre. Ce sont trois collectifs avec qui on pourrait et aimerait faire des collabs.

Antoine : Idem tous ceux d’avant, je rajouterais le crew PLS, les Indécis et Microcosme. Ils sont dans le bon état d’esprit et d’organisation, des passionnés.

Kévin : Hydropathes, même si c’est pas de la rave et le Pas Sage.

On y vient comment à la free party ? Qu’est ce qui fait qu’on passe du dancefloor aux champs ?

Philippe Aspairt : Aux champs ? Quelle idée bizarre. On est mieux sous terre non ?

Antoine : On est des spécialistes de la soirée sous terre : pas de problèmes de son, de voisinage, une fois que tu es dedans c’est la faille spatio-temporel, seul l’univers que l’on a créé à l’intérieur compte. On peut vraiment s’y perdre.

Thomas : Par hasard et parce qu’on est une bande de sales jeunes qui s’ennuient des fois.

Hadrien : Certains doivent prendre l’avion pour venir, parfois de Pologne, d’Angleterre ou d’Allemagne. Aujourd’hui les gens sont prêts à aller loin de chez eux pour vivre des teufs qu’ils n’oublieront pas, et ils savent qu’à l’arrivée ils ne seront pas déçus.

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Vous les voyez toujours aller en free les jeunes dans 20 ans ? Vous leur souhaitez quoi d’ailleurs ?

Hadrien : Je leur souhaite de se bouger le cul pour organiser leurs propres teufs. Y’a rien de mieux, et ça fait grandir.

Antoine : Clairement, après avoir poncé les clubs et festivals, faire des free a été pour moi d’un épanouissement total. Faites des free dans tous les styles de musique possible, vivez la musique dans des lieux inédits, cassez tout, arrachez votre liberté.

Thomas : Oui j’espère aussi qu’ils iront toujours en teuf, on leur souhaite d’avoir un cadre légal plus permissif.

Les revendications politiques (ou autres) sont-elles toujours omniprésentes dans le mouvement ?

Thomas : Je suis pas sûr qu’il y en ait jamais eu, ce que je peux affirmer c’est qu’on partage un esprit très libertarien, dans le sens où on veut pouvoir utiliser des lieux laissés à l’abandon tant qu’on respecte l’endroit, qu’on embête personne ou du moins que la gène soit tolérable quand tu fermes tes fenêtres.

Louis : Non pas vraiment, mais je suis plutôt d’accord avec une phrase sortie par quelqu’un lors d’une vieille embrouille avec les proprios d’une champignonnière laissée à l’abandon : “la propriété c’est le vol”.

Vous avez ressenti une évolution du mouvement et des teuffeurs depuis que vous avez intégré le milieu ?

Antoine : Je trouve qu’il y a pas mal de jeunes crew qui se forment, et ils sont dans le bon état d’esprit. La teuf a encore de beaux jours devant elle.

Hadrien : Je dirais qu’il n’y a pas qu’un seul mouvement, la teuf est variée, autant dans le style musical que dans la façon dont elle s’exprime, mais c’est justement ça l’évolution. La diversification des mouvements dans plusieurs directions.

Un avis sur la scène électronique hors free party ?

Hadrien : A Paris, la scène se met le doigt dans l’œil. Mais d’une manière générale en Europe, on vit une période assez dingue.

Antoine : Ça fait longtemps qu’on s’est résolus à prendre l’avion ou le train pour aller teuffer dans des lieux légaux qui ont le bon état d’esprit et qui travaillent bien.

Thomas : Ouais à Paris je prends plus de grosses claques, c’est dommage, tu vas trouver des événements avec du positif de temps en temps mais rien d’incroyable, on est obligés de sortir de France pour trouver des événements qui nous correspondent, c’est une manière de voyager qui est cool aussi.

Kévin : Moi je trouve que Paris devient la meilleure capitale européenne pour faire la fête. Le clubbing se délocalise des clubs et investit les hangars, squats etc. Avec des programmations éclectiques comme la noise, la trap, le footwork, l’IDM, l’EBM, french core et tout ce qui gravite autour de ces styles. Les jeunes sont de plus en plus ouverts et les lieux aussi. Les squats fleurissent comme des jonquilles ainsi que les collectifs. Un grand respect aux potos du Wonder pour leurs progs, Big Brothers pour l’originalité et le dépassement des frontières, Hydropathes pour leur savoir faire la fête, à La Station Gare des Mines, Techno Shit Ice Cream pour leurs digging de l’extrême etc.

C’est quoi le plus beau Chant de la Machine ?

Antoine : Le prochain 😉

Thomas : Same same but same !

Kévin : Next CDLM