INTERVIEW DU TEUFFEUR 6.0 – Le teuffeur 6.0, c’est le mec, la nana, la créature nocturne de demain, inspiré des folies d’hier, qui prend son envol dans les nuits et les matins d’aujourd’hui. C’est cet oiseau pour qui la fête est respiration, vitale, comme une bouffée d’air indispensable au bon déroulement des choses, comme un cachet qui rend aimable. On continue notre série de l’été avec le portrait d’Ania…

Ania, c’est le genre de créature qui ne passe inaperçu, nulle part où la fête est. De la bienveillance du blanc d’oeil, à l’ahurissement d’une danse, Ania est atypique et similaire à l’idée qu’il/elle se fait de son personnage. Secret, entre deux courants, entre deux murs, indiscernable, imprévisible, impossible à attraper en quelques secondes ni même quelques nuit ; mystère sensible, entre simplicité du geste et complexité de l’oeil qui clignote, Ania est ce qui se fait de plus doux et violent à la fois. Une contradiction délicieuse, et belle comme l’amour. Ania sortait beaucoup. De Paris à Berlin. De Berlin à Paris. Ania sort moins. “L’âge” nous vous dirons. La sagesse, et l’ennui peut-être aussi. Mais la musique surtout. Qui lui mange le cerveau, les jours, les nuits. On aime ce qu’il respire, son profil, on aime quand il sourit, c’est joli. Ania jouera son live dans la cave du Klub, vendredi prochain, pour une soirée qui lui ressemble, la Sneaky Sneaky. En attendant, rencontre.

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Prénom : Ania

Ton âge : 29 ans

Dans la vie ?

Je suis compositeur de musique darkwave/electronique et industrielle. Parfois DJ à mes heures perdues.

Et moins officiellement tu aimerais te présenter comment ?

Une personne extrêmement fantaisiste mais extrêmement anxieuse.

Ta première soirée en club c’était quoi ?

Au Pulp, la dernière année d’ouverture du club.

Une anecdote ?

Une créature avec des talons extrêmement pointus et aiguisés m’a marché sur les pieds ce soir là, et j’avais des chaussures très fines.

“La musique gothique est hélas parfois assimilée à des idéologies d’extrême droite. La réappropriation de cette musique par les queer est un concept qui s’est profondément ancré en moi”

Ta plus belle et mémorable anecdote de soirée c’est quoi ?

Il est difficile de répondre à cette question. Je n’ai pas de soirée particulière en tête. Mes soirées les plus mémorables je les ai vécues, ce n’est pas une surprise, pendant mes trois ans à Berlin (quelques noms : Gayhane, Gegen, Trashme, Homopatik, Creamcake, Berghain, …) Je crois que si je devais vraiment choisir un moment précis je dirais la Gayhane qui est une soirée gay orientale au club S036. C’est une soirée incroyable qui réunit des gens de tous horizons et il y a une ambiance festive et joyeuse que je n’ai vue nulle part ailleurs ; à chaque soirée, ils passent à un moment de la musique “halay” qui est une musique traditionnelle turque qu’on passe aux mariages. Tout le monde est réuni en cercle et se tient par le petit doigt. La danse commence doucement pour finir dans une frénésie totale qui emporte tout le monde. La transe totale. Chouf !

Pourquoi Berlin ?

Je suis amoureux de la langue de Freud. J’étais toujours premier de la classe en allemand, et le coup de foudre s’est produit lors du nouvel an 2011 qu’on a été fêter chez un pote qui habitait à Neukölln. On s’est fait une virée en voiture Paris-Berlin en bagnole, quand on est arrivés il faisait -25, neige partout et on a passé quatre jours à faire la teuf comme des fous. J’ai rencontré des gens incroyables, il nous est arrivé plein de choses folles en si peu de temps, un concentré de folie qui m’a fait dire “ah c’est ici que je veux vivre”. Juillet 2012, avec quelques économies de côté je plaquais tout pour m’installer là-bas. C’est un peu une autre vie que j’y ai eu par rapport à la vie que je mène aujourd’hui à Paris. J’ai fait des colocs dans des apparts gigantesques, avec des gens du monde entier. J’ai fait des petits boulots, j’ai fait la fête excessivement, et j’ai traîné dans le milieu queer goth qui n’existe pas vraiment à paris. J’étais content de danser avec des gens queer pour qui la musique ne se limitait pas à la house et la minimale. On faisait la java en dansant sur “Malaria”, “Front 242”, “DAF”, “Nitzer Ebb”, de la techno industrielle hyper vénère etc…et pour moi ça a été des moments extrêmement forts. Pour moi c’était même politique ce genre de soirées car la musique gothique et certains groupes sont hélas assimilés à des idéologies d’extrême droite. La réappropriation de cette musique par les queer est un concept qui s’est profondément ancré en moi.

“Je ne compte plus les week ends que je passe seul, sur mon ordi et clavier MIDI, à composer sans sortir de chez moi”

Toutefois, un moment il a fallu que ça s’arrête. C’était trop. Je me suis retrouvé paumé en mode “qu’est ce que je vais faire de ma vie ? “. Je n’arrivais pas à composer le moindre morceau de musique et j’ai atteint un point où ça m’est devenu insupportable. S’ajoutaient à cela des problèmes de job, d’argent, d’appart…il était pour moi  l’heure de rentrer. Je suis revenu à paris changé, mais ça a été très dur. J’ai fait une dépression de six mois. Et d’un seul coup, le déclic s’est produit et je me suis mis à la musique. De manière compulsive, comme si tout ce que j’avais accumulé depuis des années pouvait enfin s’exprimer. Paradoxalement, c’est ici à Paris que j’ai réussi à faire ce que j’ai toujours voulu faire. Je retourne très souvent à Berlin, j’ai des amis là bas et c’est ma ville de cœur.

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Lucie Dartois

Qu’est ce que tu avais là-bas que tu n’as plus ici ? Qu’est ce que tu avais ici que tu n’as pas là-bas ?

Berlin est par définition la ville “à la cool”. Bien plus grande au niveau de la superficie, une ambiance paisible règne là bas. Je m’y sentais en sécurité partout, c’est une autre mentalité. La manière de faire la fête est aussi complètement différente, une liberté incomparable avec les clubs de Paris, même si ça tend à devenir plus cool à Paris de nos jours. Je refuse toutefois de réduire Berlin à “La ville de la teuf”. On peut profiter de cette ville sans sortir, aller se baigner au lac l’été, profiter des nombreux parcs, et vivre pas cher. Hélas il y a un revers de la médaille : la situation de l’emploi est précaire. L’emploi est plus sûr à Paris. Mais je crois que je m’éloigne un peu du sujet là. retournons à nos moutons : LA FIESTA

La fête, ça tient quelle place dans ta vie ?

Une place qui a beaucoup diminué depuis que j’ai sérieusement commencé à faire de la musique, c’est à dire depuis deux ans. Je ne compte plus les week ends que je passe seul, sur mon ordi et clavier MIDI, à composer sans sortir de chez moi. J’aime parfois aller faire la java avec mes potes, mais je ne suis pas le mec qui fait la fête pendant 15 heures et qui va en after. Et comme je suis très difficile et pointilleux en musique, si le son ne me plait pas je me casse direct. En général je reste 2 ou 3 heures puis je rentre. Peut être que ça y est je vieillis ?

Tu as l’impression qu’on fait de plus en plus la fête à Paris, ou le contraire ?

Oui ! j’ai l’impression que Paris se réveille.  Je suis optimiste quant à la vie nocturne parisienne, on sent que ça commence à bouger.

Et ça vient d’où, d’après toi ?

On commence enfin à dépasser le périph, on laisse plus d’espace aux musiques et ambiances alternatives, on créé des espaces safe pour les minorités, on élargit le champ des activités…la fête à Paris se diversifie.

Toi, c’est quoi qui te pousse à sortir le soir ?

La musique avant tout. S’il y a une soirée où j’adore l’artiste ou bien la musique qui passe, j’y vais sans me poser de questions.

On pense quoi des after ?

Je n’en pense pas grand chose puisque je n’en fais jamais.

Ton record de fête, c’était quoi ?

Quand mon meilleur ami est venu me voir à Berlin pour fêter mes 27 ans. On a enchaîné littéralement pendant une semaine pour finir avec le Berghain. Honnêtement, je ne sais pas comment mon corps a survécu. Mais qu’est ce qu’on s’est éclatés putain.

Ton plus grand fail de soirée ?

Je n’ai pas de fait précis mais en général c’est : j’arrive en soirée, je trouve la musique nulle et je me barre immédiatement.

Ton QG pour le before ?

Chez moi

Ton heure d’arrivée moyenne en boîte ?

1 h

Ta boisson porte-bonheur ?

Gin to

Ton remède à la gdb du lendemain ?

Je n’ai plus de gdb car je bois 25 gorgées d’eau chaque soir avant de me coucher lorsque je me torche la gueule.Je conseille cela à toutes les personnes qui lisent cette interview.
“Dans 20 ans, les clubs ressembleront aux publics de concerts gigantesques où on voit tous les flashs des téléphones clignoter.”

Drogue dure ou drogue douce ?

Ma drogue c’est la musique, ad vitam eternam.
Je crois qu’il n’y a pas de moments dans ma vie où la musique est absente. Chez moi il y a de la musique en permanence, dans la rue j’ai toujours mon casque sur les oreilles. Quand je dors je laisse un fond sonore léger avec de la musique New Age de type Enya. Ça me met dans un état de détente très agréable. Même pour sortir les poubelles ou acheter un citron je prends mon iPod avec moi

Ton track de la teuf ?

En ce moment ce morceau. Il noirise tout !

Tu choisis comment tes soirées ?

Comme cité précédemment : la musique et/ou les artistes qui passent. La population m’importe peu.

L’artiste qui te fait adhérer au line-up ?

Ça dépend de ce que tu entends par “artiste”. Si tu veux dire DJ, Je n’écoute pas de DJs donc il est difficile de répondre à cette question. Sinon je dirais un artiste qui correspond à mes goûts musicaux (darkwave, indus, electro…) Je fais beaucoup de concerts. Par exemple ce soir je suis allé voir Gazelle Twin cette semaine, une de mes artistes favorites de “dark-pop” ou “pop industrielle”,  à la Gaîté Lyrique présenter son spectacle “Kingdome Come” qu’elle a composé, qui mêle musique, vidéo et performance. C’était dans le cadre de la Biennale internationale des arts numériques.  Le seul DJ que j’écoute s’appelle Gregor Tresher. S’il passe en club à Paris j’irais volontiers. Ce morceau là me rend ouf !

Ta plus belle nuit en club ?

Voire plus haut. Je suis heureux qu’il y en ait tellement que la réponse reste difficile voire impossible à donner.

Le meilleur club actuel pour toi ?

En terme de sound system : Berghain. En terme d’ambiance : Le Kit Kat club pour la soirée Gegen spécifiquement !

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Lucie Dartois

Tu chopes ou tu te laisses choper ?

Je ne vais pas en boîte pour ça (la vérité)

Tu seras quel type de teuffeur dans dix ans ?

Franchement, je crois que j’aurai arrêté de sortir (sauf pour des occasions exceptionnelles.)

Si tu as des gosses, tu les vois sortir comment dans 20 ans ?

L’idée d’avoir des gosses me donne des angoisses donc je passe direct à la question suivante.

Du coup, les jeunes sortiront comment dans 20 ans ?

Les clubs ressembleront aux publics de concerts gigantesques où on voit tous les flashs des appareils photos et téléphone clignoter. Se prendre en photo et se filmer en train de danser, de boire, de s’embrasser, de vomir. Figer l’ivresse de la nuit, pour l’éternité.

Un samedi comme un autre, 3 h du mat’, on te trouve où ?

 Ces temps-ci chez moi, en train de composer mon troisième album :=)