14anger c’est le nom que prend Clément Pérez quand il décide de produire de la techno il y a quatre ans. “14” pour la chance et “anger” (“colère”, ndlr) pour l’inspiration. Issu du milieu rave des années 90, il fait partie de ces “anciens”, de ces “derniers soldats” à avoir vécu l’évolution de la musique électronique en France de A à Z. Quand il mixe pour la première fois, c’est 1995 et à l’époque, la hardcore, le gabber ou la trance, on la joue encore dehors, et pas enfermés dans un club. Nous sommes vers Montpellier, et c’est la belle époque des rave parties. Toute une jeunesse se prend alors de passion pour cette nouvelle musique exutoire. Clément lui, se prend de passion pour le mix. 20 ans plus tard, il est toujours là, à arpenter les scènes alternatives de France et d’Europe. Clément fait toujours bouillir les foules, et avec 14anger, son dernier projet, c’est toute une nouvelle génération de “rêveurs” qu’il fait danser…

Jeudi 21 décembre, c’est à Nuits Fauves que 14anger tentera de rendre sur scène ce qu’il a dans l’estomac au côté de AnD, J.Rex et ILLNURSE pour l’avant-dernière Jeudi Techno de l’année. Chaque apparition est un nouveau voyage pour celui qui ne joue quasiment jamais la même chose. Le suspens est donc toujours un peu à son comble, mais on peut déjà prédire que le carnage sera total et que décembre sera rouge…. Wink wink aux connaisseurs. Et sinon, rencontre.
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Ta toute première teuf, tu t’en souviens ?

Ma première vraie fête
(sans parler ici des soirées au collège ou lycée), c’était surement ma première vraie soirée en club. C’était en Septembre 1994 dans un club montpelliérain qui a marqué la nuit dans le sud à son époque : La Nitro. C’était juste la première fois que je rentrais dans un club pour y passer une nuit complète et c’était vraiment barge. La musique était un mélange entre tubes techno / trance de l’époque et des morceaux house plus commerciaux’, mais ça marchait super bien. Gros son, alcool pas cher et ambiance 90s .. J’ai pris une claque finalement assez comparable à celle de ma première rave en extérieure quelques semaines après, et c’est aussi la soirée qui m’a définitivement donné envie de mixer.

Le truc qui a rendu cette fête inoubliable ?

L’ambiance, et le fait d’entendre pour la première fois de la techno sur un énorme sound-system. Je me rappellerai toute ma vie le premier morceau que j’ai entendu ce soir là :
To The Beat Of The Drum La Luna‘ de The Ethics.

C’était quoi les raisons qui te faisaient sortir à l’époque ?

La musique principalement, je n’ai jamais été un grand fêtard (si on parle de ça au niveau du cocktail classique alcool / drogues etc..). L’ambiance des soirées et les lieux aussi surtout pour les raves et les free parties. J’ai grandi dans le sud et ici les soirées se passaient principalement en extérieur, presque toute l’année, dans des clairières, des carrières ou des bergeries.. Ça ajoutait quelque chose de complètement magique’ et intemporel à ces soirées. Et puis les clubs de l’époque, à quelques exceptions près (ah, le New-York Club à Pézenas..) ne passaient pas de techno du tout.

Le truc qui aurait pu tout gâcher à l’époque, mais en fait non ?

J’ai toujours été straight au niveau de la prise de drogues (je dirais pas la même chose pour l’alcool ou la weed à l’époque), du coup c’est vrai que certains se mettaient quand même bien la misère et ça aurait pu nuire à l’ambiance des soirées.. Mais finalement ce n’était pas le cas (du moins la plus grande partie du temps).

Tu écoutais quoi comme type de musique d’ailleurs ?

Ce qui se faisait en terme de musiques électroniques (orientées dancefloor) : pas mal de techno et de trance/goa mais surtout beaucoup de hardcore et gabber. J’écoutais un peu de punk-hardcore et les débuts des labels jungle / brum’n’bass.

Tu as changé ta manière d’écouter de la musique aujourd’hui que tu la joues ?

Je l’ai jouée dès le début ou presque en fait, donc la façon de l’écouter n’a pas vraiment changé : en soirée un petit peu et beaucoup à la maison pour écouter les nouveautés, des podcasts ou des sets de djs dont j’apprécie le taf.. Ma façon de la consommer par contre a beaucoup changé depuis quelques années par le passage au mix USB, j’achète forcément moins de vinyles et je préfère acheter des vieux disques pour ma collection sur Discogs plutôt que des nouveautés bien souvent..

“On profitait du moindre temps libre pour installer nos platines les uns chez les autres”

Ton premier dj-set, tu t’en souviens ?

C’était en 1995, juste après l’été, en warm-up puis after d’une rave qu’on organisait avec 200/300 personnes en extérieur. C’est un bon souvenir parce que c’était la première fois que je jouais devant du monde, mais ce que je retiens de cette époque c’est surtout cette envie de jouer partout et tout le temps que j’avais (et mes potes aussi). On profitait du moindre temps libre pour installer nos platines les uns chez les autres, ou à installer des micro-sound systems en extérieur dès qu’on le pouvait (c’est à dire tous les week-ends ou presque).

C’est quoi la raison première qui t’a conduit vers la scène ?

J’aurais vraiment du mal à expliquer ça. Je pense que ma (très) grande passion pour les musiques électroniques, surtout les musiques issues de la scène rave, m’a poussé vers le djing. C’est moins le cas maintenant mais à l’époque, le fait de jouer des disques et d’organiser des soirées étaient vraiment les choses qui te permettait de t’investir à fond dans cette passion et de rencontrer des gens comme toi.. La découverte de la scène par la suite m’a juste confirmé à quel point j’aimais ça.

Y’a un truc qui a changé chez toi depuis tes débuts ?

Plus de 20 ans après, je pense avoir pas mal changé (mais qui ne change pas en 20 ans) ? Ceci dit je pense que c’est surtout le fait d’avoir un job et des activités plus variées.. Quand j’ai débuté, tout mon temps était dédié à la musique, la pratique et l’entraînement sur les platines, puis la gestion des labels, des sites web et des émissions radio.. Et je parle même pas de l’organisation des soirées ou des journées entières passées dans les boutiques de disques.

“La question c’est plutôt : pourquoi les gens ne font pas plus la fête ?”

Aujourd’hui, tu te sens comment, juste avant de monter sur scène ?

J’ai toujours une petite appréhension car je ne sais jamais quels morceaux je vais jouer et comment je vais démarrer mon set, mais l’expérience te permet aussi de gérer ton stress. En général, j’essaye d’arriver quelques heures avant mon set pour m’immerger dans l’ambiance, et je bois un verre avant d’y aller.

Et après ?

Après en général tout est beaucoup plus cool, surtout si j’ai fait un bon set à mon sens. Je reste souvent sur place autant que possible et j’aime bien discuter avec les gens qui sont dans le coin.

C’est quoi le truc qui te rend le plus heureux/se quand tu joues ?

C’est peut être un peu prétentieux comme réponse mais depuis que je me suis remis sérieusement’ à la musique et que je joue beaucoup plus souvent, j’aime bien me dire que je suis là pour transmettre une façon de mixer et une musique différente, issues de mon historique et de mon passé..

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Il y a des inconvénients dans le fait de jouer de la musique ?

Des moments de frustration régulièrement dans le fait de ne pas jouer assez souvent peut être ? Sinon je ne vois pas.. A partir du moment où tu fais ça avec passion bien sûr. Si c’est dans l’objectif clair de faire de la tune j’imagine que tu vois les choses différemment. Et dans tous les cas, t’es souvent fatigué les lundis..

Tu te souviens de ton fail le plus mémorable ?

Un gros plantage PC sur mon premier live en 2003.. plus de son pendant plusieurs minutes. Et j’ai coupé l’outtro de I Hate Models sans faire gaffe il y a deux ans (mais il ne m’en veut pas !).

Ta plus belle nuit sur scène en tant qu’artiste ?

Y en a eu beaucoup trop pour se rappeler d’une en particulier mais je me rappellerai de certaines plus que d’autres.. En général c’est un bon mélange entre un très bon public, un super spot et sound system, des potes et juste un truc en plus qui transforme la soirée en quelque chose de mémorable.

D’après toi, pourquoi les gens font la fête aujourd’hui ?

La question c’est plutôt : pourquoi les gens ne font pas plus la fête ? C’est un tel vecteur de trucs positifs.. Sinon je pense que la vraie réponse est vraiment un truc très personnel et subjectif. Y a tellement de raisons pour ça. En tout cas à mon sens, il y a un vrai besoin à notre époque de faire la fête, car se confronter au quotidien et au monde qui part en vrille à tous les niveaux devient très vite une cause importante de dépression. Je pense que la renaissance des raves (même si elles sont bien différentes de celles des 90s) est en grande partie due aux multiples crises et événements que la jeunesse se prend dans la tête depuis plusieurs années.

“La défonce est beaucoup plus présente et systématique que dans les années 90”

Tu as l’impression de toujours faire la fête ?

J’ai l’impression de profiter beaucoup plus des soirées maintenant qu’il y a quelques années, ; aussi certainement parce que je joue beaucoup plus et que je connais beaucoup plus de monde dans les soirées. Toutes les soirées par contre ne sont pas des endroits où je fais la fête, mais c’est presque tout le temps des moments mortels où tu rencontres plein de monde. Comme je le disais plus haut, j’ai jamais vraiment été un gros fêtard, le mec qui finit les afters en dernier etc..

Tu as l’impression que les gens ont changé de façon de sortir depuis quelques années ?

Y a clairement depuis quelques années (mais pas partout) un changement de génération avec une nouvelle façon de faire la fête, plutôt dérivée de ce qu’on a connu dans les années 90s. Je pense que ça s’accompagne aussi d’un retour de drogues plus fun’ que la cocaïne (qui, il faut le dire, était un peu l’enfer en accompagnement de la scène tech-house / minimal). Les fêtes durent beaucoup plus longtemps, les clubs se mettent aussi à faire des teufs en journée, en after, sur le week-end complet.. Je pense que l’influence de la vie nocturne à la berlinoise est ultra présente dans ce changement. La musique aussi a beaucoup évolué, avec des sons plus speed, plus fun, plus agressifs et un vrai retour des tracks oldskools. Après, la défonce est aussi beaucoup plus présente et systématique que dans les années 90. En tout cas il y a clairement un break avec les années 90s désormais.

Pas mal de gens disent qu’avant, les gens faisaient la fête de façon politique, pour briser les codes, se libérer de certains carcans, et qu’aujourd’hui la fête ne peut plus être politique, tu en penses quoi ?

La fête est clairement pour moi un acte politique. La multiplication des spots privés comme Champ Libre ou le PériPate à Paris ou d’autres comme le Meta à Marseille, l’utilisation de warehouses ou de spots non prévus pour la fête, la grande mixité du public dans la plupart des soirées.. tout ça marque une volonté de faire la fête autrement. Je ne vois pas beaucoup de différences avec les 90s à ce niveau là, si ce n’est que c’était beaucoup plus compliqué d’organiser des soirées dans les 90s (à tous les niveaux). Si la jeunesse de maintenant a besoin de faire la fête de cette façon c’est aussi le signe que ce qui lui est proposé ailleurs ne lui convient pas.

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Tu penses quoi du sursaut de l’esprit rave ?

Ça rejoint un peu la question d’avant mais je trouve que c’est une excellente chose que la jeunesse s’approprie à son tour ce truc là, presque 20 ans après nous, et en fasse un truc nouveau, avec de nouveaux codes, de nouveaux artistes, une nouvelle façon d’organiser et de gérer les fêtes.

Tu t’es déjà dit plus jamais”, après une fête ?

Juste une fois après un week-end très/trop chargé en weed à Amsterdam en 98, et j’ai vraiment arrêté après !

Tu les vois sortir comment les jeunes dans 20 ans ?

Très difficile à imaginer honnêtement. Ca sera peut être la 3ème renaissance des raves après un passage à vide dans les années 2020 !

On te verra toujours sur scène d’après toi ou t’auras raccroché ?

Pour l’instant je ne me pose pas la question, tant que ça reste fun je continue. Je me vois donc bien continuer à jouer autant que possible, passer de plus en plus de temps en studio, varier les projets au niveau de la production.. Difficile d’imaginer la vie sans la scène et le studio à l’heure actuelle !